Bahia : la saga des nouveaux colonels du cacao

Alexandre Habonneau est écrivain-voyageur et étudiant en anthropologie. Il travaille sur les questions de liens à la nature, de territoires, d’agriculture et d’écologie. Après avoir fait le tour des fermes wwoofing en Amérique du Sud pendant plus d’un an et demi, il vit actuellement au Brésil, à Bahia où il s’immerge avec délice dans la diversité locale, humaine ou non. Dans ce récit lyrique et immersif, il nous emmène dans la forêt bahianaise, dans une exploitation de cacao respectueuse de son milieu originel, la Mata Atlântica. Ici, entre les ânes et les chauves-souris vampires, s’inventent de nouveaux liens à la terre dans une société historiquement marquée par des rapports de force fondés sur les violences et les hiérarchies. Le cacao porte à la fois les espoirs métissés et les maux structurels d’un territoire qui cherche encore et toujours à s’extirper d’un passé douloureux : Bahia, terre afro du Nordeste brésilien.

Texte par Alexandre Habonneau
Illustration par Marie Caudry

Un coin oublié par le temps

Nous marchons depuis deux bonnes heures vers la ferme.

Nous venons de quitter notre famille bahianaise d’ange-gardiens, qui nous a hébergé pour la nuit et sauvé de l’orage. Ils nous ont offert un carré de chocolat et un lait chaud ce matin, bouilli par une ampoule électrique plongée dans la casserole. L’image souriante de leurs quatre enfants en haillons m’accompagne sur le chemin, que traversent les effluves entêtantes de la forêt Atlantique.

Une subtile odeur de cacao monte de la terre. Après deux jours intenses de pluie tropicale, le soleil se découvre enfin. Oscar marche devant en sifflotant, zigzaguant entre les flaques boueuses. Je l’ai rencontré avant-hier au bord de la panaméricaine. Il faisait du stop, comme moi. Cela va faire deux ans qu’il a quitté son Salvador natal, poussé à l’exil par les Maras, et sillonne les routes d’Amérique du Sud. Avec ses dreadlocks jusqu’aux fesses et sa barbichette à la Toutankhamon, son allure lui donne l’air d’un pirate dandy. Le soir de notre rencontre, il m’invita comme si cela allait de soi à partager son dîner – craquottes et saucisses bistres à peau élastique – et sa tente. Il n’avait pas pris de douche depuis une semaine mais ne se départait ni de son sourire ni de sa philosophie (« Tu vois cet arbre ? J’ai la même religion que lui, il n’en a pas, mais il existe ! » m’avait-il asséné en écarquillant les yeux, pour attester de la profondeur du raisonnement, au cas où j’étais complètement nigaud). Aussi, quand je l’invitai à passer quelques jours de volontariat dans cette ferme bahianaise, logé nourri, il n’hésita pas trop longtemps. Moi non plus, à vrai dire, je n’étais pas malheureux d’avoir un compagnon de route. Je voyageais seul depuis trois mois maintenant sur le « continent brésilien », de fermes bio en fermes bio, sans argent, pour me mettre à nu, et ainsi privilégier le lien et les rencontres.

Après deux jours de stop houleux sur le bord de la route, à se faire frôler par des camions fusant à toute vitesse, comme des fourmis sur lesquelles on souffle mais qui s’accrochent, à se nourrir d’offrandes, d’açaï, de carambola et de musique forro, nous atteignons enfin la terre promise : la Fazenda Monte Alegre.

L’excitation monte. Des cris de bienvenue s’échangent. Ils nous attendaient la veille. Mais déposés par un camtar dans la nuit, sous l’orage, à encore dix kilomètres à pieds de la ferme, nous avions toqué à la première maison venue, cette splendide demeure coloniale du 19ème siècle toute croulante, hébergeant cette humble famille de cultivateurs, trop pauvre pour s’offrir une gazinière. A quelques dizaines de kilomètres des grands axes aplatissant notre monde en village global, cela me réconfortait d’apprendre qu’il existait encore de ces coins oubliés par le temps et la course uniformisante du progrès.

Camarão, Oscar, Alexandre et Dola - Crédits photos : Alexandre Habonneau

Des colonels du cacao "rebelles à tout ordre"

Nous sommes dans le sud de Bahia, dans l’intérieur des terres, quelque part dans les 8% restants de la Mata Atlântica1 originelle. Ici, on y plante du cacao 100% organique, à l’ombre des grands arbres, convaincu que la meilleure façon de protéger la forêt – ou ce qu’il en reste – dans un Brésil à la croissance gourmande, c’est de la valoriser économiquement2. « On », c’est d’abord Diego Badaro, l’arrière-arrière-petit-fils d’Antonio Badaro, émigré sicilien débarqué au Brésil au 19ème siècle pour s’y tailler une part du gâteau, à l’époque où « les aventuriers y affluaient en quête de la richesse du monde », écrit Jorge Amado dans son livre Les Terres du bout du monde3.

Conte d’aventure, de violence, de crime et de passion, le grand écrivain bahianais y dépeint le tableau à la fois poétique et impitoyable de la saga des colonels du cacao, « gens sans foi ni loi, rebelles à tout ordre ». Méritant leur titre de « colonel », ces grands propriétaires se disputaient le contrôle des terres vierges, à la tête de mini-armées – à une époque où le sud de Bahia ne pouvait pas compter sur la protection du gouvernement fédéral. Devenu conseiller municipal d’Ilhéus, Antonio Badaro eut treize enfants, dont deux devinrent les personnages principaux du roman de Jorge Amado – Juca et Sinhô Badaro4. Le fleuve Almada y est décrit comme rouge du sang des cadavres. Ce même fleuve que l’on a sous les yeux, d’un bleu paisible transcendant les siècles et les générations, qui débouche à Ilhéus, non loin de là où les Portugais débarquèrent pour la première fois.

Diego semble avoir gardé quelque chose du tempérament guerrier de ses ancêtres. On le lit sur son visage : les traits carrés, les yeux noirs, les cheveux mi-longs gominés. Mais il l’utilise à des fins opposées. Il est revenu à la terre de ses aïeuls non pas pour défricher la forêt vierge, mais pour la protéger, en plantant des pieds de cacao sous son ombre protectrice5. Quand il est jeune, le cacaoyer redoute particulièrement le soleil, qui dessèche le sol à son pied. Au sein de l’alliance cacao-forêt primaire, pas moyen de mécaniser la production : la récolte se fait manuellement, à dos d’âne, entre les arbres centenaires. En passant au bio dès 2002, Diego espérait aussi en finir avec le cercle vicieux des intrants chimiques et des maladies, et avec cette décennie tragique des années 1990, marquée par la contagion des cacaoyers et leur destruction par un champignon endémique d’Amazonie6. Baptisée de manière imagée « balai de la sorcière », ou plus communément pragua7, cette épidémie entraîna un effondrement de la production de cacao, la ruine et la détresse de plusieurs milliers de familles de cultivateurs.

  1. La Forêt Atlantique, forêt tropicale couvrant avant l’arrivée des Européens au 16ème siècle toute la côte atlantique du Brésil.
  2. Loin d’un dualisme opposant pragmatisme économique à une hypothétique protection de la « Nature », cacao et forêt ont ici toujours suivi la même trajectoire historique. L’un ne va pas sans l’autre, comme nous le verrons plus en détails par la suite.
  3. Terras do sem-fim en portugais
  4. Les grands oncles de Diego Badaro
  5. Le cacaoyer est un arbre fragile, qui ne supporte ni les vents trop forts, ni la sécheresse, ni le soleil qui assèche le sol à son pied. Le sol doit être très meuble et riche en matières organiques. Certaines cultures intensives se passant du couvert naturel de la forêt plantent alors des arbres protecteurs, appelés « madres del cacao » dans les pays hispanophones (mères du cacao), comme des bananiers, citronniers, ou arbres à corail. Ces arbres « porteurs d’ombre » sont ensuite abattus. L’intensité des rotations, malheureusement, ne va pas sans l’introduction de fertilisants chimiques et autres pesticides.
  6. Du nom scientifique de moniliophtora perniciosa, ce champignon faisait déjà obstacle à la culture du cacaoyer dans la région amazonienne, d’où l’arbre est originaire ; faisant ainsi de Bahia la région optimale pour faire pousser du cacao, région libre de ce spore infectieux (avant son introduction criminelle ou pas).
  7. Qu’on pourrait traduire en français par peste, fléau ou plaie.
Seuzé et Dola en pleine récolte - Crédits photo : Alexandre Habonneau

L’origine intentionnelle de la pragua : un crime environnemental ?

Quand je lui demande d’où vient ce champignon et ce qu’il s’est passé, Diego en parle l’air embêté, comme si cette histoire touchait à la magie noire. Règne une sorte d’omerta, bruissant de pratiques ancestrales où les complots entre familles ont toujours été la règle. Il n’est sûr de rien, mais comment ne pas verser dans la facilité du complotisme quand complot véritable il y a ? Quand le contrôle de la terre a historiquement  justifié des règlements de comptes divers, pouvant aller jusqu’au meurtre1 ? Pour Diego, sur fond de luttes politiques, le crime est d’abord environnemental : « Les colonels du cacao ont toujours été prêts à tout pour défendre leur territoire ou en conquérir de nouveaux, par la ruse, la poudre ou la lame », exploitant même souvent leurs travailleurs dans des conditions n’ayant pas grand-chose à envier au servage 2. « Avec le temps, dit-il, ces familles se sont infiltrées en politique, et regroupées au sein de ministères. Au début des années 1990, il y a eu une vague de licenciements au sein du CEPLAC3, un organe du ministère de l’Agriculture, pour des raisons troubles, surtout de réduction des coûts. Les anciens fonctionnaires se seraient vengés, avec l’appui du PT4  qui voulait en finir avec le pouvoir politique des colonels de Bahia, soutenant le parti opposé conservateur. »

Pour preuve de l’introduction intentionnelle de la pragua, Diego en veut à la fulgurance de sa propagation, et à la découverte de plusieurs cordes contenant le champignon entourant des cacaoyers positionnés stratégiquement5, d’où le vent pouvait facilement disséminer la maladie. Paradoxalement, le CEPLAC développa des techniques pour combattre la maladie, résultant dans son extension. Acte de corruption volontaire ou implémentations de mesures inadaptées et trop naïves face à un phénomène nouveau6, il est difficile de trancher le nœud emmêlé de la vérité.

Quand certains agriculteurs désespérés mirent le feu aux arbres atteints par la maladie, espérant ainsi la contrôler, d’autres essayèrent la magie, les sortilèges, la prière… Rien n’y fit. En moins de six ans, le champignon avait frappé l’ensemble des plantations du sud bahianais, laissant des dizaines de milliers de travailleurs7 sans revenus, sans récoltes, et sans protection. Les fermes de João Bernardo Tavares, meilleur ami d’enfance de Diego, par exemple, ne produisaient en 1999 plus qu’entre 30 et 60 tonnes de cacao, en comparaison des 400 tonnes par an avant la crise8. La plupart des petits et moyens producteurs s’endettèrent jusqu’au cou, en poussant certains jusqu’au suicide. Des vies entières à planter du cacao, à lier sa vie à celle d’une plante, furent ainsi balayées du jour au lendemain. Comme un chapiteau de cirque s’écroulant soudainement, la pragua asphyxia ce qui était jusqu’alors l’une des plus grandes régions productrices de cacao dans le monde. Les répercussions sur la société bahianaise furent tout aussi phénoménales : fragmentation du tissu social, vagues de migration urbaine, exacerbation de la violence, désintégration des familles, précarité… La décennie 1990 marqua la fin d’un cycle9… Le cycle du cacao, si étroitement lié à celui de la conservation de la forêt.

  1. Cf. le livre de Bruno Latour Down to Earth: Politics in the New Climatic Regime, pour qui la guerre entre les peuples a toujours été, au final, pour le contrôle de la terre. 
  2. Lire à ce propos Cacao, de Jorge Amado
  3. Commission Exécutive pour un Plan de la Culture du Cacao
  4. Parti Travailleur alors au pouvoir, en 2017
  5. Voir le beau documentaire O nó (Le nœud) de Dilson Araujo sur : https://www.youtube.com/watch?v=_0mPiYocm-4#t=716&hd=1
  6. C’est cette seconde hypothèse que défend plutôt Alfred Conesa dans son livre Du cacao et des hommes, voyage dans le monde du chocolat (Montpellier, Nouvelles éditions du Languedoc, 2012).
  7. On estime à 200 000 le nombre de travailleurs ayant perdu leur emploi, forcés de déménager en ville, et à 3 millions le nombre de personnes touchées par la crise (CEPLAC
  8. Cf. Floresta, Cacau, Chocolate, Diego Badaro
  9. La région de Bahia continue jusqu’aujourd’hui de s’en remettre, n’ayant récupérer que la moitié de ce qu’était la production avant l’arrivée du champignon.
Un petit coin de forêt Atlantique, la mata atlantica - Crédits photo : Alexandre Habonneau

S’il-te-plaît mamie, ne coupe pas mes arbres !

Les implications environnementales de cette tragédie sociale furent proportionnellement désastreuses. Pour empêcher la propagation du champignon, les producteurs passèrent leur temps à brûler le bois pourri et malade. En vain… Certains durent abandonner leurs plantations, couper la forêt illégalement pour en vendre le bois, ou bien la brûler intégralement pour transformer le terrain en aires de pâturage1, ou cultiver d’autres espèces – moins dépendantes que les cacaoyers envers l’ombre du couvert forestier.

« J’avais 9 ans la première fois que j’ai réalisé que quelque chose clochait dans nos vies, se rappelle Diego. J’ai entendu ma grand-mère pleurer, dire à ma mère que nos amis coupaient les grands arbres protégés par la loi pour payer leurs factures. J’ai fait un câlin à ma grand-mère en lui demandant de ne pas couper mes arbres. J’étais certain que la forêt m’appartenait tout entière. C’est là que je jouais en permanence, avec mes cousins, les fils des travailleurs qui vivaient à côté… Ma grand-mère m’a écouté et a interdit à quiconque de couper un seul arbre sur notre propriété. »

Il faut entendre Diego parler de la forêt pour mesurer la force du lien qui l’y attache et son ambigüité. Loin du discours occidental et scientifique séparant l’Homme (être de raison, de raffinement, de langage et de « culture ») de son milieu naturel (lieu prosaïque pourvoyeur de pitance, un objet à améliorer, à socialiser, ou bien simple décor charmant dans lequel se ressourcer ou se prendre en photos), Diego parle de « sa » forêt en vrai Brésilien, à la croisée des chemins entre des visions provenant d’Afrique et d’Amazonie 2. A travers la lentille africaine, la forêt transparaît comme une force, une puissance à respecter, un lieu sauvage et dangereux. A travers le filtre amérindien, elle possède une conscience propre, « prolongement familier du monde de la maisonnée, où l’on mène des échanges rituels d’énergie avec des animaux, des plantes, et les esprits qui les gouvernent3.  »

  1. Cf. Floresta, Cacau, Chocolate, Diego Badaro
  2. Cf. le livre de Dany Ribeiro, O povo brasileiro
  3. Philippe Descola – Par-delà nature et culture.
Diego Badaro à son usine de transformation de cacao - Crédits photo : Alexandre Habonneau

Faire un cacao qui soit au chocolat ce que le raisin est au vin

En 2002, à l’âge de vingt ans, Diego décide de retourner à la terre de ses ancêtres, et de cultiver les fermes en quasi-abandon de sa mère et de ses oncles. Sa famille le scrute avec de grands yeux. « La force de tout ce qui existe est dans les bois, m’avait enseigné ma mère. Je le crois encore. A l’époque, j’étais déjà convaincu que la forêt possédait ce pouvoir de résilience, si tant est qu’on apprenne à fonctionner avec elle de manière cohérente, sans la traiter comme une force à dompter, et qu’on lui fasse confiance. Quand j’ai dit aux travailleurs qu’on allait arrêter tous les intrants chimiques et passer au 100% organique, ils m’ont regardé avec suspicion, l’air de dire : ‘’Ce petit moufeton qu’on a vu grandir revient de la grande ville et il croit qu’il va nous apprendre à cultiver le cacao !’’ Ils le savaient pourtant, que leurs fertilisants étaient dangereux, pour la terre et leur santé, qu’il fallait utiliser des masques, des gants etc. Mais la productivité passait à leurs yeux avant la qualité. Ça a été très difficile de leur expliquer que l’agriculture organique, bien que beaucoup plus lente, était la solution à long terme, pour rendre le cacao plus résilient après cette décennie de maladie… mais aussi renforcer la qualité des sols, et notre santé à tous pour le futur… Je suis ainsi devenu le Badaro qui est revenu à la terre. »

Diego divise alors son temps entre les fermes et l’Université à Salvador où il suit des cours d’agriculture organique. Il unit ses forces avec celles de João Bernardo Tavares, son ami d’enfance, lui aussi fils de cultivateur de cacao. Ensemble, ils implémentent une école enseignant l’agriculture bio dans l’intérieur de Bahia, au plus près des travailleurs de leurs fermes, qui commencent à y étudier. « Alors, ils ont compris que les fertilisants tuaient la microfaune des sols et la qualité des plants à long terme. » Dans la foulée, Diego comprend que s’il s’en tient à la simple production de cacao, en délaissant aux Européens le soin de le transformer en chocolat, il sera incapable de participer à la renaissance socio-économique de sa terre natale, et par conséquence, de protéger la forêt primaire et son incroyable biodiversité. Prenant en charge toute la chaîne de valorisation, il créé alors sa marque, AMMA Chocolate, et acquiert une usine de transformation à Salvador.

« Le cacao, pour moi, n’est pas qu’une marchandise à destination du marché européen, qu’on vend à n’importe quelle qualité ou prix, développe Diego. Les grandes entreprises s’en foutent, elles… So what ? Les grains finiront fondus à haute température, mélangés à d’autres, de fournisseurs différents. A la fin, tu as juste à ajouter plein de sucres, de graisses, de préservateurs, et d’autres merdes aux goûts artificiels, tu fais un beau packaging et tu as ton produit fini ! Et les gens croient consommer du chocolat… Pour moi, le cacaoyer, c’est l’arbre de vie, dans toute sa fierté et magnificence. Je veux faire un cacao qui soit au chocolat ce que le raisin est au vin1, et non pas une matière première qu’on spécule sur les marchés financiers. ». Diego fait le pari de produire moins de cacao, mais d’une meilleure qualité. Un cacao du terroir, un fruit qui porte dans sa composition toutes les caractéristiques de son sol, de son territoire, de son histoire.

  1. « Ce que la grâce est au visage », aurait dit Voltaire.

Un nouvel âge d’or à créer, sans électricité ?

La vie ici est d’un rustique charmant, comme nos lits. Nous dormons, Oscar et moi, dans une cabane de pisé peinte en rose pâle, à deux pas du fleuve et de la plage où les chevaux passent parfois la nuit, sous l’abri en bambous. Not lits ? Deux cagettes en bois en guise de sommier, huit gros sacs de jute de 50kg remplis des brisures de coque et pelures du cacao en guise de matelas. L’impression de nous endormir enveloppé par la tiédeur apaisante d’un chocolat chaud…

Quelques chauve-souris vampires ont pris leur aise entre les poutres et les tuiles de la toiture. Vers six heures ce matin, l’une d’elles m’a chié sur la tête, alors que je rêvassais en m’éveillant. Bizarrement, cela ne m’a pas énervé, mais rendu plus humble. Tant qu’elles ne me sucent pas le sang… J’apprends à cohabiter1, à faire avec les humeurs de chacun.

6h30. Les yeux injectés de sommeil, nous buvons notre chocolat à la javanaise fumant – mi-café mi-chocolat, absorbés par le spectacle de la brume se dissipant entre les collines de la Mata Atlântica. Mes rêveries font comme ces nuages, elles flottent, se condensent, et puis fondent. Petit-déjeuner rustre avant le travail de la journée : du riz, un œuf, un pão francês (qui n’a rien de français), toujours rendu légèrement bourgeois par ces éclats de chocolat 100% pur cacao qu’on saupoudre un peu partout.

L’électricité a foutu le camp depuis plusieurs jours. Je me sens ainsi plus proche du siècle des Lumières. Nous n’avons plus que les livres pour transcender l’espace et le temps. J’en feuillette un sur le chocolat, et apprends que les Espagnols gardèrent longtemps pour eux la recette de la boisson sacrée des Toltèques2, avant qu’elle n’inonde l’Europe et le reste du monde, chacun y allant de sa composition, ajoutant à gogo et selon les goûts sucre, cannelle, vanille, girofle, ambre, musc, et même poivre…

8h. Sous le couvert forestier, nous sommes lancés, l’âne et moi, dans une étrange chasse au trésor. Pas à l’œuf, ni à la bécasse, mais à la cabosse, le fruit. Ces cabosses jaunes orangées flottent dans les cacaoyers comme de gros rubis, en forme d’œuf de Fabergé, des pendentifs dignes d’un d’éléphant royal birman. Légèrement striées, parfois peintes au pinceau noir, entre lesquelles jouent le vent et la lumière, et qui contiennent les précieuses fèves. Je les coupe à la machette, en prenant soin de ne pas effrayer l’âne, avant de charger les paniers d’osier posés en équilibre sur ses flancs. Il en va ainsi d’arbres en arbres. Des bouquets de milliers de minuscules fleurs blanches ornent les cacaoyers. Elles éclosent toute l’année. Sur cinq cents fleurs, une seule donne un fruit, d’abord vert, puis mûrissant du jaune au rouge orangé. Soudain, une vipère jararaca s’enfuit dans un bruissement de branches mortes. J’arrête l’âne le temps qu’elle s’éloigne, et me mets à chanter, au cas où d’autres serpents ne se seraient pas encore avisés de notre présence – ce qui ne sert absolument à rien, me dis-je, vu qu’ils sont sourds, les vibrations du sol sous les sabots de Cannabis devraient suffire… Une bande de singes hurleurs me répond au loin. Bientôt, le balancement de l’âne me ramène à des temps sauvages, pas loin de l’éternité d’un temps mythologique dont le cordon ombilical n’aurait jamais été coupé. « L’âge d’or, qu’une aveugle superstition avait placé derrière (ou devant) nous, est en nous »3.

11h. Retour, du cœur de la forêt à celui de la plantation. Les paniers de fruits nouvellement récoltés sont déchargés en pile. Ils resteront ainsi cinq à sept jours, le temps pour les sucres de se concentrer et l’humidité de diminuer. En attendant, nous autres travailleurs – Doula, Camarão et Seuzé, les trois paysans bahianais remplis d’humour et de cachaça, Oscar et moi – commençons à fendre les cabosses ovoïdes d’une pile plus ancienne. Une pulpe blanchâtre protège les fèves, délicieuse et légèrement acidulée, de laquelle on peut tirer un jus exquis. Les fèves ressemblent à de grosses amandes, à la peau violette, au goût amer. Nous les entreposons dans des cuves en bois, recouvertes de feuilles de bananiers, où elles resteront une semaine le temps de la fermentation. C’est ce processus qui permet de réduire l’amertume et l’astringence des fèves, et d’ainsi former « les précurseurs d’arôme » du cacao.

16h. La phase suivante est celle du séchage, pouvant durer une dizaine de jours. En fin d’après-midi, les fèves ne risquent plus le coup de soleil. Doula affiche un sourire plein de malice lorsqu’il fait coulisser le toit en triangle sous nos yeux ébaubis, sur des rails, découvrant une terrasse pleine des grains de cacao. Les fèves n’ont déjà plus la même odeur, texture ni couleur. Ce sont elles qui seront envoyées à l’usine de Salvador, pour subir leurs dernières métamorphoses – nettoyage, torréfaction, concassage et broyage à chaud.

18h. Le temps s’étire, en longueur et en profondeur. Le présent s’épaissit. Je n’arrive pas à dire si l’absence d’électricité me plonge dans la nostalgie délicieuse et floutée d’un temps révolu ou si je ressens réellement les bienfaits de ce nouveau rythme cosmique. Sans doute un peu des deux. Et puis il y a ce lien spécial entre nous tous, unique et plus vivant, dont l’absence d’internet a facilité la forge, en tenant à distance la cohorte éparpillée des fidélités distantes et multiples. Nous ne sommes plus fidèles qu’à ce hic et nunc. L’influence des réseaux sociaux, l’insistance de leur commandement, se heurte au mur d’une douce opacité, qui redonne au monde ses couleurs et ses reliefs. Cette société de la cocotte-minute, sa pression constitutive, qui nous refilent bien plus de flatulences intérieures que les feijãos pretos4, est maintenue à distance. Nous revenons à nous-mêmes, dans une humble bienveillance, dans un jugement de tendresse à l’égard du monde.

  1. Cf. Baptiste Morizot, Les diplomates, cohabiter avec les loups sur une autre carte du vivant
  2. Le cacao provenant par l’intermédiaire du castillan du mot « cacahuatl », en langue nahuatl, il ne sera pas inutile de rappeler ici la fable à laquelle le chocolat est attribué par les Toltèques, sorte de mythe civilisateur aux allures œdipiennes tout à fait délectable. Vers l’an 980, le roi de ce peuple venu du Nord, Topiltzin, s’était attribué, en montant sur le trône, le nom de l’antique dieu de la création, du savoir et de la culture, Quetzalcoatl, dont il était le grand prêtre. Il installa sa capitale à Tula, au nord de la vallée de Mexico, et fit de cette ville un véritable foyer de civilisation. Son erreur fût de donner la primauté au bienfaisant Quetzalcoatl, au détriment du dieu guerrier Tezcatlipoca, que vénéraient la majorité des Toltèques. Cette divinité belliqueuse devait son nom « Le Miroir qui fume », au fait qu’il observait les actions des hommes dans un miroir d’obsidienne. N’appréciant guère le choix du roi-prêtre, Tezcatlipoca revêtit l’apparence d’un vieillard et, s’étant introduit auprès de lui, parvint à l’enivrer avec un étrange breuvage, le chocolat. Dans cet état d’ébriété heureux et aphrodisiaque, le roi-prêtre perdit son honneur avec sa propre sœur, Quetzalpetlatl. L’inceste étant, comme on le sait depuis Lévi-Strauss, une des règles fondatrices de la civilisation, le roi n’eut d’autre choix que d’abdiquer, en 999, et de prendre le chemin de l’exil. La vengeance était accomplie. Le dieu guerrier des Toltèques, après avoir rapporté des semences de cacaoyer des terres sacrées des premiers fils du Soleil, enseigna à son peuple comment les cultiver, et comment cuisiner la boisson sacrée. Les peuples méso-américains allèrent même jusqu’à faire des fèves de cacao la base de leur monnaie (pratique, une monnaie qui peut se manger en dernier recours) leur permettant de « négocier entre eux les commodités de la vie, avant que les Européens y eussent introduit le luxe et l’ambition » (Nicolas de Blégny, 1687).
  3. Cf. Lévi-Strauss, Tristes tropiques
  4. Haricots noirs en portugais.
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