La sentinelle du grand nord

Clotilde Géron est une jeune anthropologue qui souhaite se spécialiser dans la gestion des risques environnementaux. À 15 ans, elle décide de quitter le confort de sa vie de lycéenne française pour partir à la découverte de nouveaux territoires : elle va vivre un an en famille d’accueil sur l’archipel d’Haïda Gwaii. Cette île au large de Vancouver abrite la Nation Haïda, un peuple autochtone nord-américain. Pour Clotilde, la plongée dans cette nouvelle culture sera à l’origine de rencontres, d’expériences et d’apprentissage de la diversité qui marqueront sa vie à jamais. Huit ans après, elle travaille sur un mémoire à l’EHESS qui traite des mobilisations environnementales sur cet archipel.

Le récit ci-dessous se déroule lors de son arrivée à Vancouver, marquant le début de son aventure.

Août 2013. J’ai 15ans et je pose pour la première fois le pied sur le sol de la Colombie-Britannique, à Vancouver, loin de me douter que ces premiers pas se transformeront en de longues années d’attache, de rencontres, de lumières, un glissement vers un inexprimable sentiment d’appartenir.

Après avoir traversé le monde, de Paris à Vancouver, émerveillée, je sors de l’avion. Je suis seule. Je longe ces couloirs de verre et déambule, me laissant guider par les panneaux « Exit ». J’observe, je découvre, ne sachant pas réellement où je vais et vers quoi je me dirige. J’aperçois, au loin, les montagnes de la Colombie-Britannique, au pied desquelles se trouvent les immeubles de Vancouver, les rues, les lumières de la ville, qui émergent des pistes d’atterrissage. Les frontières entre le monde de la ville et de la nature s’entremêlent et créent une atmosphère calme et accueillante. Tous ces gens vivent ici, dans ce pays qui me paraît si étranger. Ces vies défilent, suivent leur cours indépendamment de tout ce que je connais. Cela me donne toujours une sensation étrange, nous sommes tous humains, tous liés, et en même temps si différents. Sortant de mes rêveries, je vois se dresser devant moi un totem, symbole des Amérindiens que j’imagine alors comme des peuples reculés, vivant au milieu de la nature, de chasse et de pêche. Décontenancée, émerveillée par cette grandeur, perdue dans mes émotions, je continue d’avancer. 

Je pense à ma capacité de m’intégrer, pense à ces terres granitiques et glaciales que je foule pour la toute première fois. Vont-elles frapper mon cœur et mon âme d’une fleur ou d’un glaive ? Sans réponse à mes dilemmes, je déambule doucement, je descends les escalators marche après marche et j’aperçois, au loin, un groupe de personnes tenant une pancarte colorée sur laquelle je distingue « Clotilde », c’est mon prénom. Je m’approche de ces gens me faisant de grands signes, le sourire aux lèvres, ils ont l’air heureux. Cette famille, c’est ma famille d’accueil, je vais vivre chez eux pendant un an. La mère, Zoé, le père, James, et leur deux filles, Leila et Aneska. Je me présente en bafouillant quelques mots dans un anglais approximatif. L’école, le système éducatif français, cette gare de triage, matières et professeurs se succédant, chacun dans l’attente de compétences précises, sans place à la découverte, à l’immersion, ne m’a pas permis d’appréhender réellement les nuances de la langue. La fatigue s’empare de moi, le trajet interminable, l’effort fourni pour communiquer m’ont éreintée. Et c’est après une sieste de plusieurs heures que je découvre enfin la vie qui m’attend dans ce pays, si loin de ma famille.

Mais, ce voyage est loin d’être fini, et ce sont trois jours de trajet qui nous attendent pour rejoindre l’île d’Haida Gwaii. Ce nom, qui m’était jusqu’alors inconnu, me fait rêver, j’imagine un monde nouveau, lointain et entouré d’une nature vierge et sauvage.

Nous partons au gré des vagues, à bord d’un ferry. Ferry qui nous emmène à Queen Charlotte, Haida Gwaii. C’est à ce moment-là que je réalise la beauté du monde qui nous entoure. Je regarde par la fenêtre et je ne vois que des paysages féeriques. Je me souviendrai toujours de ce mélange de soleil et brume révélant îles, montagnes, collines et océan. Digne d’un tableau de Monet, ce paysage me laisse sans voix. Sortant sur le pont du bateau, je sens la brise fraîche qui caresse mon visage me soulageant de la chaleur étouffante du soleil d’un été canadien. Me tenant à la rambarde blanche, légèrement humide, j’inspire cet air nouveau, provenant de ces terres que je n’avais jamais foulées. Guidée par ce bateau tanguant, j’observe ces arbres dont je sens la chaleur et l’humidité. J’entends le mouvement des feuilles et branches frissonnantes. À ce moment, je ne fais qu’un avec la nature qui m’entoure, je vogue au gré des vagues et il me semble que j’appartiens à ce paysage. 

Accueillant pour toute âme, ce territoire apporte une sensation de calme, les forêts impénétrables me semblent accessibles et claires, l’océan si profond et inconnu me semble limpide. Le cœur apaisé, méditant, je ne voudrais jamais quitter cet endroit qui me procure une sensation de bien-être jusqu’alors inconnue. Mes mains tremblent et je tente de me rapprocher de l’océan alors inatteignable, je rêve de caresser les embruns, de me plonger dans ce monde qui me semble inexploré par l’humain. En effet, j’ai devant les yeux un paysage que je n’aurais jamais rêvé voir, un paysage qui me semble irréel. S’offre à moi une étendue d’eau, d’un bleu gris hypnotisant, ornée de collines qui semblent léviter au-dessus des nuages brumeux. Les reflets du soleil traversant les nuages forment des stries, tels de fins coups de pinceau, tout droit venus de l’imaginaire d’un peintre. Je me sens légère. Je vois devant moi la grandeur du monde. Et tout ce que je souhaite c’est vivre, c’est voir, c’est entendre, c’est sentir. Je comprends alors que je ne suis qu’une âme parmi tant d’autres. 

À 15 ans, après avoir déjà beaucoup voyagé, je sais que le monde est empli de merveilles, mais cette vision et ce paysage me font prendre conscience que le monde ne se résume pas à l’humain, que par-delà l’humanité il y a des millions d’âmes qui se révèlent dans ce qu’on pourrait appeler la nature. Chanceuse petite âme qui s’en va à la rencontre de ce monde, je profite pleinement de ces trois jours entre terres et mers. 

Nous arrivons à Queen Charlotte à la tombée de la nuit, il nous reste deux heures de route. Que ce moment me semble long, nous sommes tous épuisés. Assis dans la voiture, Aneska s’endort sur mon épaule. Quand nous sortons enfin du bateau, il fait nuit noire. James conduit, luttant contre la fatigue, en direction de notre destination finale : Masset. Zoé s’agite, elle chuchote, sourit et ne tient littéralement plus en place. Je me demande ce qu’il se passe et nous nous arrêtons une énième fois. James me dit « Over there » pointant au ciel. Je me retourne agacée de cet arrêt imprévu qui retarde encore notre arrivée. Mais je reste ébahie devant ce spectacle que j’observe alors pour la première fois. Des traînées de lumière vertes s’étendent sur la voûte céleste, qui, elle, est plus noire que jamais. Si noire que le ciel brille, illuminé par ces aurores boréales flamboyantes d’un vert à la fois clair et profond. Elles sont si lointaines dans ce ciel si grand. 

Quel merveilleux accueil me fait cette île.

Texte par Clotilde Géron
Dessin par Sangavi Selveswaran

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