Agnès Sinaï :

“Par les territoires, nous pouvons changer nos démocraties”. 

Agnès Sinaï est l’une des grandes penseuses françaises de l’effondrement et des bio-régions. Face aux urgences climatiques, sociales et économiques, la penseuse des territoires propose de nous réancrer et de réinventer nos démocraties. En cultivant des marges politiques et en faisant fleurir des alternatives, elle porte l’espoir des utopies qui feront les mondes de demain. Un entretien effectué par Damien Deville, Clotilde Géron et Maud Corcoral.

Archipel des alizées : Agnès, vous avez commencé votre parcours par les lettres. Vous vous êtes dirigée vers une classe préparatoire hypokhâgne avant d’entrer à sciences Po Paris. Aujourd’hui vous êtes l’une des penseuses et militantes reconnues sur les questions environnementales. Comment êtes vous passée dans votre parcours des livres à la terre ? 

Agnès Sinaï : je crois au fond que tout est lié. Les livres et la terre c’est un seul et même horizon pour moi. J’ai toujours été très sensible aux paysages, à l’enlaidissement des entrées de ville. Quand j’habitais dans le Vaucluse, je voyais pousser des panneaux publicitaires à l’entrée de Vaison-la-Romaine et je trouvais que c’était une aberration pour le paysage local. Ce que j’aimais, les couleurs et les sons du Vaucluse, était défiguré par les dynamiques d’aménagement du territoire. Ma sensibilité esthétique a surement fortement joué dans mon engagement en écologie. 

À l’époque, il y avait aussi l’émergence du front national dans le Vaucluse contre lequel je me suis engagé. L’écologie est pour moi une vision du lien entre la nature, l’humain, les animaux, les arbres, les ambiances d’un lieu. Elle est une perception du tout. C’est cette volonté de relier des éléments dispersés entre pensées et paysages, livres et terres qui m’a finalement amené à porter ce que je porte aujourd’hui. 

ADA : Votre oeuvre actuelle tourne autour de l’effondrement. Vous proposez dans vos travaux, une perspective de rupture radicale de nos sociétés. Comment la perspective d’effondrement est arrivé dans votre vie ?

A.S. L’effondrement est arrivé en moi par déduction, à force de fréquenter des sommets pour le climat et pour le développement durable. Le Sommet de la Terre à Johannesburg en 2002 où je me suis rendu a notamment été une bascule importante dans mon parcours. Là-bas, j’ai commencé à considérer que la notion de développement durable était inopérante car elle regroupait alors des filières comme le commerce international et les grandes multinationales. Le développement durable considère ces filières comme porteuses de solutions face à la crise écologique. J’étais pour ma part très sceptique,  cela me semblait être un oxymore incohérent. Je me suis alors orienté vers une autre école de pensée : celle de la décroissance. Elle venait juste de démarrer notamment à travers une journée fondatrice à l’UNESCO qui s’appelait “défaire le développement, refaire le monde”. On a continué dans cette voie et en 2006 on a fondé la revue Entropia, dédiée à la pensée sur la décroissance. En mettant en avant la brutalité de l’extractivisme, en annonçant d’autres manières de faire développement, en critiquant les solutions technologiques comme la panacée de la transition et en prônant des modes de vie sobres, la décroissance représentait pour moi la seule solution à la sortie du consumérisme. Puis un peu plus tard, le concept d’anthropocène est arrivé dans le débat des idées confortant encore plus les représentations de la catastrophe en cours et les théories de la décroissance. 

De cette double perspective, la catastrophe à venir et la nécessité d’inventer des modèles radicalement différents, est né le concept d’effondrement. Enfin, le tout a été conforté par un voyage en Californie en 2009 où j’ai rencontré des penseurs et penseuses de l’effondrement. En France cette pensée était balbutiante alors que de l’autre côté de l’atlantique elle était très active. Cela a résonné en moi et en 2009 j’ai pris la plume pour écrire un article intitulé “Effondrement, et après ?” dans la revue Entropia. Cet article à déclencher un vrai questionnement en France et a permis au concept d’effondrement de s’installer dans le débat public. Enfin, un autre moment fondateur réside en la création de l’institut Momentum en 2012 avec Yves Cochet. L’institut a porté les premiers séminaires nationaux sur l’effondrement. Depuis cette pensée n’a eu de cesse d’évoluer et a été réappropriée par nombreux penseurs et penseuses influençant également de nouvelles formes de militantisme.

“Avec une réelle volonté politique on peut faire fléchir les choses, trouver de l’argent, porter des projets qui ont du sens”

ADA : Intérioriser la perspective d’effondrement a t-il changer votre mode de vie et votre manière de vous projeter dans le futur ?

A.S. Il y a un paradoxe dans ma personnalité : plus j’ai conscience de l’effondrement, plus je me sens renforcée dans mes projections utopistes. Je crois que c’est qui me tient en équilibre quelque part. J’aime cette expression, bien qu’un peu bateau, qui dit que “là où croît le péril, croît également ce qui sauve”. La lecture d’Hannah Arendt, qui a connu des effondrements importants dans sa vie notamment pendant la seconde guerre mondiale, me soutient aussi dans la capacité à porter toujours des renaissances. Je crois que c’est d’ailleurs dans ces formes de renaissance que l’humain peut réellement agir : on ne pourra jamais gouverner le climat mais on peut créer des marges politiques dans lesquelles déployer des initiatives. C’est notamment dans cette même volonté de faire alternatives, que nous avons conceptualisé la notion de biorégion. Une initiative qui cherchait à ré-ancrer le changement de modèle dans les territoires tout en y proposant de nouvelles formes démocratiques.

Les bio-régions cherchent l’harmonie entre humains et non humains. De là découle de nouvelles formes citoyennes et politiques”. 

ADA : Face au risque d’effondrement et aux potentiels scénarios ténébreux à venir, vous défendez la nécessité d’une décroissance et la construction de biorégions. Comment peut-on définir une bio-région ?

A.S. Une biorégion, c’est une région gouvernée par la nature pour reprendre l’expression de Kirkpatrick Sale. C’est à dire une région qui se pense en équilibre entre établissements humains et topographie, paysage et ressource, relief et design. Elle prend acte du berceau naturel qui lui permet d’exister et magnifie les relations et les équilibres.  La biorégion recherche au fond une sorte d’harmonie entre les humains et les non humains. De là, découle des formes politiques, démocratiques et sociétales innovantes, comme de nouvelles manières de faire travail et aménagement du territoire.

ADA : Porter la perspective des bio-régions demanderait de littéralement “désurbaniser la Terre” pour reprendre l’expression du géographe Guillaume Faburel. C’est à dire libérer des espaces de béton pour d’autres usages (fermes, potagers, tiers lieux, élevage, zones forestières etc…). Comment cela peut se faire concrètement ? 

A.S. Je crois que le processus est en cours. Il y a actuellement des réflexions sur le démantèlement du périphérique. Il a aussi beaucoup de luttes urbaines autour du triangle de Gonesse tout comme des projets alternatifs qui propose de faire de l’agro-écologie à la place du béton. Tous ces projets proposent d’autres modèles urbanistiques, d’autres paradigmes de société. 

Au-delà des actions en cours, il existe des modèles systémiques comme celui que nous avons proposé dans notre rapport sur les biorégions : un antidote à la manière dont l’Île de France a été pensée jusqu’à lors, c’est à dire en combattant le prisme de la seule performance urbanistique. À contrario, la biorégion propose d’arrêter les nouvelles constructions en favorisant une déconcentration de la ville de Paris intra-muros tout comme de sa première ceinture pour favoriser un essor démographique des bourgs ruraux de l’Île de France. On a du mal à se le représenter, mais il reste de nombreux bourgs agricoles en Île de France qui sont actuellement en déclin mais qui peuvent porter l’espoir d’un redéploiement des populations vers les petites villes et les territoires ruraux. Cela demanderait nécessairement de rechercher les bons seuils de croissance : quelle est la limite de population maximum pour un petit bourg afin de ne pas déséquilibrer les relations écosystémiques du territoire. Il y aurait aussi un enjeux à les dynamiser de nouveaux à travers de l’artisanat, des circuits courts, de nouvelles activités sociales et culturelles. Cela permettrait de limiter les déplacements en Île de France en relocalisant le travail dans les petites villes et villages. Notre scénario de biorégion, c’est une forme de mise en ruralité de l’Île de France.

ADA : Cela voudrait dire également vider démographiquement l’île de France. Cela demanderait-il de penser ce scénario de biorégion dans un cadre de co-construction avec d’autres bio régions pour penser un réagencement des populations à l’échelle nationale ?  

 

A.S. Pour répondre à ces questions de manière pertinente, il faudrait y consacrer d’autres études. Ce que j’invite jeunes chercheurs et chercheuses, ou militants et militantes à faire !  La nôtre s’est concentrée sur un redéploiement démographique à l’échelle de l’Île de France seulement, tout en partant de l’hypothèse que la moitié des franciliens allaient partir vers d’autres régions. C’est une hypothèse de travail qui a bien sûr ses limites : elle se base sur l’idée que des gens retourneront dans des villes actuellement en décroissance démographique. Il y aujourd’hui pas mal de ville, qui perde de la population et où la vacance immobilière est très forte : Alès, Béziers, Saint Etienne, Nevers… Certaines deviennent des villes fantômes qui ne demanderaient qu’à accueillir de nouveaux habitant.es. Néanmoins ce redéploiement ne va pas de soi, il demanderait d’être porter politiquement. Le travail est plus sérieux qu’il en à l’air, car cela demanderait également de définir la capacité d’accueil de chaque ville et comment le redéploiement peut se faire ou non. Cela demanderait également de changer nos modalités de travail, de vivre ensemble, de démocratie. Tout ça devrait être modélisé avant de faire des choix, car sinon ce redéploiement pourrait davantage contribuer à la destruction des territoires qu’à leur valorisation. 

Essayer d’inventer des choses nous répare. Nous avons besoin d’une émulation intellectuelle, citoyenne et politique permanente”. 

ADA : La convention citoyenne pour le climat semble avoir été un succès en France. Des citoyens ont porté des propositions ambitieuses pour le climat montrant que ces sujets peuvent être portés collectivement. Quelles nouvelles formes démocratiques peuvent être inventées pour gouverner ces futures biorégions ?

A.S. La convention citoyenne pour le climat a marqué une étape dans ce sens. Mais elle pose néanmoins des questions importantes sur son devenir. Est-ce que, par exemple, la voie du référendum est la plus adaptée pour porter les mesures indiquées par les citoyens et citoyennes ? Dans un référendum, les votants ne sont pas nécessairement formés à ces questions et doivent pourtant se positionner. Il y a une forme de démagogie dans les référendums. Je pense aujourd’hui que c’est partout dans les territoires qu’on devrait porter ces conventions citoyennes et le faire régulièrement. C’est déjà pratiqué dans certains pays, comme en Suisse où dans les pays scandinaves. C’est en relocalisant les processus démocratiques à l’échelle régionale ou à l’échelle biorégionale qu’on peut apporter des réponses pertinentes aux enjeux contemporains tout en évitant des instrumentalisations politiques. 

ADA : L’écologie a tendance à penser le monde à travers des concepts d’intellectuels, renvoyant au second plan la question des émotions. Pourtant l’effondrement des sociétés renvoie également à une perspective émotionnelle. Comment les émotions et le lien au vivant peuvent participer à la transition de nos sociétés ?

A.S. C’est une question à la fois personnelle et infrapolitique : elle fait appel à l’intime mais demande également d’y répondre de manière collective. Avec cette conscience de l’effondrement, je crois qu’il vaut mieux se relier à l’autre. D’une certaine manière, c’est déjà ce qui se passe car on observe que beaucoup de collapsologues, connus ou moins connus, se relient, se rencontrent et créent des projets ensemble. Je crois que malgré les dangers, il ne faut pas cultiver des “passions tristes” comme disait Spinoza : la peur, le repli sur soi, la défiance des autres. On a besoin de confiance et de relations. Je crois que plus on se rend compte qu’on est mortel plus notre présent est joyeux. De ce présent émane une grande puissance qui peut inspirer bien des lieux de vie, des alternatives et infine des victoires territoriales. Je crois avoir vécu cela à ma manière à l’Institut Momentum. Le lieu a été à la fois un lieu d’émulation intellectuelle mais aussi un lieu qui m’a soigné : j’ai pu échanger avec des gens qui portent une conscience collective face aux dangers à venir. Essayer d’inventer des choses nous répare. 

ADA : À l’archipel des alizées, on a une habitude : finir nos entretiens par une touche de poésie. Est-ce qu’il y un lieu apprécié que vous aimeriez partager ? 

A.S.  Les oliviers dans le midi ! C’est un lieu que je trouve merveilleux. Pendant des années, il suffisait que je pense à “mes oliviers”, c’est à dire l’oliveraie de mon père dans les Alpilles où j’ai passé mon enfance, pour me donner force. Et puis le Midi, c’est aussi les cyprès, les collines de calcaires, le mistral. J’aime beaucoup le vent et j’aime les paysages où le vent se déploie. Il y a une forme de magie dans le vent : celle de diffuser de manière consciente ou inconsciente une parole, un territoire, une idée, un son. 

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