Clotilde Géron

“Différents peuples se battent maintenant pour la même cause : concilier traditions et modernités ”

Clotilde Géron est anthropologue, spécialiste des peuples de l’Amérique du Nord. Ayant vécue sur l’archipel d’Haida Gwaii, elle sort un livre sur la culture et les mobilisations Haida. Elle revient dans cet entretien sur les liens que les Haidas cultivent à leurs territoires, et sur les combats politiques qui les animent.

Archipel des alizées  : Alors que tu n’es que lycéenne, tu pars à l’autre bout du monde pour vivre avec les Haïdas, un peuple amérindien qui vit à l’extrême Ouest du Canada, sur l’archipel d’Haida Gwaii. Comment s’est passée la rencontre avec l’île et ses habitants ?

Clotilde Géron : J’avais quinze ans et je désirais aller à la rencontre de l’autre, de découvrir le monde et ses merveilles. J’ai eu la chance de pouvoir partir un an à Haida Gwaii, dans une famille d’accueil qui m’a toujours considérée comme sa fille. 

Lorsque je suis arrivée à Haida Gwaii j’ai découvert un monde, qui, aux yeux d’une adolescente, m’a paru abattu et ravagé par la drogue et l’alcool. Je l’ai vécu comme une jeune fille découvrant la vie et ses travers, me mêlant aux jeunes de mon âge. Cette sombre facette de l’archipel tranche avec sa beauté, sa richesse et ses traditions. Ce n’est que quelques années plus tard que j’ai ressenti la force de l’engagement des habitants. À l’occasion de ma recherche, mes lectures et mes échanges m’ont permis de vérifier et de préciser ce ressenti : les Haidas se sont mobilisés et ont lutté pour sauvegarder et préserver leurs Terres.

Il y a donc eu deux rencontres, la première, celle de l’adolescente, la deuxième, celle de la chercheuse. Deux rencontres qui ont été fondamentalement différentes, l’une marquée par l’insouciance de l’enfance, l’autre marquée par l’engagement et le besoin de comprendre.

ADA : Ton expérience sur Haida Gwaii, va te poursuivre toute ta vie étudiante, jusqu’à porter un travail de recherche sur les mobilisations sociales et environnementales de l’archipel. Ce travail est aujourd’hui publié dans un livre. Quels sont les grands bouleversements qu’a connu le peuple Haïda ces dernières décennies ?

C.G. Les mobilisations environnementales commencent, dans les années 1970 avec le conflit d’Athlii Gwaii, une lutte de 15 ans contre le gouvernement canadien et l’exploitation forestière. Les Haidas gagnent en partie cette bataille. Le sud de l’archipel devient le parc national de Gwaii Haanas, protégé et chéri. Cependant, c’est une victoire en demi-teinte puisque les Haidas, qui souhaitaient obtenir les droits exclusifs de gestion de ce territoire, partagent au final ces droits avec le gouvernement canadien.

Dans les années 2000, une entreprise avait imaginé un transport de pétrole traversant plusieurs provinces du Canada avant d’arriver en Colombie-Britannique, pour être exporté vers l’Asie et les États-Unis en contournant Haida Gwaii. Vous pouvez imaginer alors la détresse des résidents d’Haida Gwaii lorsqu’ils ont appris que des tankers transportant des milliers de litres de pétrole allaient parcourir leurs côtes. Les risques d’accidents et de marées noires étaient hautement probables. En outre, les bateaux dérégleraient l’écosystème marin de l’archipel et risqueraient de le détruire. Encore une fois, les Haidas, mais aussi non-haidas, se sont mobilisés. Avec d’autres communautés impactées par ce potentiel transport pétrolier, ils ont poursuivi cette entreprise en justice, pendant plus de dix ans.

D’autres bouleversements et grandes mobilisations ont suivi, notamment, au sujet du dérèglement climatique et de son impact sur ce territoire. Mon présent livre vous laissera l’occasion de les découvrir.

“Un voyage permet d’observer, d’écouter, de comprendre »

ADA : Et pourtant, tu l’expliques dans ton livre, ce peuple fait preuve d’une magnifique résilience. Quels types de résistances naissent sur l’archipel ? Quelles singularités le peuple Haïda cherche malgré tout à protéger ?

C.G. Les singularités que le peuple haida cherche à protéger sont multiples. Tout d’abord, il y a l’environnement, dont j’explore les tenants et aboutissants dans mon livre. De plus, la valorisation d’une langue oubliée est un enjeu important. Seules deux personnes à Haida Gwaii parlent couramment le Haida. Quelques mots se sont immiscés dans la langue anglaise mais de manière générale les habitants de l’archipel ne parlent pas haida. Il y a quelques années une classe spéciale a ouvert afin de donner des cours en haida et transmettre la langue aux nouvelles générations, marquant ainsi la volonté de faire revivre cette langue. Autre exemple, un court métrage mettant en scène une partie de l’histoire haida au cœur de la nature a été réalisé en langue haida. Ce court métrage insiste, notamment, sur le lien entre la culture de cette Première Nation et la protection de l’environnement.

La source St. Mary’s Spring sur Haida Gwai

ADA : Nous vivons dans un monde où nous avons de plus en plus de mal à rencontrer l’autre. A droite comme à gauche, la quête de l’altérité se perd. C’est pourtant l’une des seules manières normatives que l’on devrait valoriser et protéger. Comment pourrait-on retrouver ce goût de l’autre ?

 

C.G. J’ai personnellement découvert le goût de l’autre à travers mes voyages. Voyager est, à mon avis, un excellent moyen pour retrouver cela. Un voyage permet d’observer, d’écouter, de comprendre. Cependant, pour voyager il n’est pas indispensable de partir loin de chez soi, le voyage se réalise chaque jour et à chaque instant. Chaque humain, chaque être, chaque animal représente une part du monde qui nous entoure et mérite d’être explorée.  Voyager, observer, écouter, comprendre. Voilà les quatre verbes qui, selon moi, déterminent la rencontre avec l’autre. 

ADA : Retrouver le goût de l’autre permet également de réconcilier traditions et modernités. Elles peuvent trouver des voies d’émancipation communes. Au Canada, as-tu observé une réelle volonté politique de valoriser la diversité des cultures et des territoires  ? 

C.G. Absolument, il y a une volonté politique qui s’est mise en place petit à petit durant les cinquante dernières années. Au début, la lutte autochtone était locale et marginale. Aujourd’hui, elle devient internationale avec des regroupements de différents peuples qui se battent pour la même cause. On voit émerger une cohésion par le biais de grandes mobilisations. Je vous donnerai l’exemple d’Hanna Edenshaw, une jeune haida qui a porté au prétoire le gouvernement canadien pour écocide et qui s’est mobilisée avec de jeunes adolescents de différents pays dont Greta Thunberg. Il se dégage donc une cohésion, une envie de revendiquer des convictions au-delà d’Haida Gwaii. En outre, il existe aujourd’hui une fierté autochtone publiquement revendiquée, quand, il y a quelques années, on pouvait essayer de faire oublier son identité autochtone.

ADA : À l’archipel des alizées, nous avons une tradition : finir nos entretiens par une touche de poésie. Est-ce qu’il y un lieu que tu aimes et que tu aimerais partager avec nous ?

C.G. Sur l’archipel d’Haida Gwaii, se trouve une source, nommée St. Mary’s Spring. Il faut être accompagné pour la trouver, se faufiler à travers bois pour arriver à ce lieu ombragé et frais. La légende raconte que si vous buvez de cette eau, vous reviendrez à Haida Gwaii. La veille de mon départ, j’ai bu de son eau.

 

Le livre de Clotilde Géron, « luttes en terres autochtones » est disponible au éditions Maïa : https://www.editions-maia.com/livre/luttes-en-terres-autochtones/  

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