Alexandra Phillips :

“Seules nous ne pouvons rien faire, c’est avec la citoyenneté que nous portons des combats politiques”. 

Alexandra Phillips est maire de Brighton en Angleterre et elle a été l’une des députées européennes qui s’engagea contre le Brexit. Trentenaire, elle fait partie de cette nouvelle génération anglaise qui porte haut les couleurs de la justice sociale, de la lutte contre le réchauffement climatique et du cosmopolitisme. Elle revient dans cet entretien pour l’Archipel des Alizées, sur l’importance d’orienter les politiques écologiques vers une lutte contre la précarité, et de porter envers et contre tout le vivre ensemble dans la diversité à l’échelle des communalités. Un entretien mené par Damien Deville, Marie Bourgine et Sylvain Delavergne.

Archipel des alizées : Vous avez commencé votre implication dans le parti travailliste du Royaume Uni avant d’être élue, quelques années plus tard, maire écologiste de la ville de Brighton. Cette transition correspond à un imaginaire consensuel chez les écologistes : l’impression que les politiques sociales et environnementales vont dans le même sens. Néanmoins, nous constatons qu’il est souvent difficile de trouver des nœuds de convergence dans l’action politique. Comment voyez-vous cette convergence dans le futur ? 

Alexandra Phillips : Je crois vraiment que c’est en donnant les moyens à chacun de s’épanouir, d’avoir une vie émancipatrice et choisie qu’on peut vraiment renouveler les conditions du vivre ensemble, et donc intégrer les enjeux écologiques dans le débat démocratique. Par ailleurs, ce sont souvent les populations les plus pauvres qui ont besoin de politiques ambitieuses pour mieux se loger, se nourrir, avoir une bonne santé, un travail qui a du sens, accéder à des espaces de nature à proximité pour éduquer les enfants. Je crois vraiment que la nature est synonyme d’émancipation, peu importe la classe sociale ; au même titre que mieux vivre permet de mieux intégrer la nature dans nos modèles de développement. Je ne dirais pas que politiques sociales et environnementales vont dans le même sens, j’irais plus loin en disant que l’une conditionne l’autre et vice versa.

ADA : La politique néolibérale du Royaume-Uni menée depuis plusieurs décennies semble avoir creusé les inégalités. Ces dernières deviennent de plus en plus visibles dans l’espace public. Brighton est notamment marqué par des niveaux de salaires extrêmement variables, et les plus pauvres manquent souvent d’opportunités. Quelles actions peut porter une mairie écologiste pour faire face à la précarité ? 

A.P. Brighton est effectivement une ville marquée par la précarité. Je crois d’ailleurs que c’est l’une des villes où il y a le plus de personnes sans domicile fixe au Royaume Uni. Le climat y est plus favorable qu’ailleurs, et on assiste aussi à des migrations de pauvreté du Nord du Royaume vers le Sud, vers Brighton donc. On a observé d’ailleurs un accroissement de ces inégalités depuis le début des années 2000. En cause : l’augmentation des frais à l’université, les politiques de gentrification de l’immobilier en bord de mer sans protection des loyers, la force des grosses entreprises qui noient les petites. Nous avons donc une responsabilité à rendre la ville plus inclusive. Nous œuvrons dans ce sens mais malheureusement le pouvoir d’un maire reste limité si nous ne sommes pas accompagnés par l’Etat. Nos demandes sont souvent condamnées : le gouvernement nous rétorque que les fonds manquent pour aider concrètement ceux qui sont dans le besoin. On montrait alors du doigt l’Europe et on pensait que le Brexit allait arranger les choses. C’est devenu pire depuis. Néanmoins, pendant la crise du COVID le gouvernement a mobilisé des logements dans toutes les grandes villes du Royaume Uni pour pouvoir loger les sans-abris. Cela démontre que lorsqu’il y a une réelle volonté politique on peut faire fléchir les choses, trouver de l’argent, porter des projets qui ont du sens. Le rôle des écologistes je crois, c’est de faire en sorte de ne pas arriver à des moments d’urgence pour prendre soin des plus précaires et pour redynamiser l’activité du territoire.
“Avec une réelle volonté politique on peut faire fléchir les choses, trouver de l’argent, porter des projets qui ont du sens”
ADA : Beaucoup de personnes semblent avoir été victimes du marché au Royaume Uni. Un chiffre qui fait froid dans le dos, lors de la mandature Cameron : les aides des banques alimentaires avaient augmenté de 500%. A cela s’ajoute les coûts de scolarité en université qui n’ont eu de cesse d’augmenter, les contrats zéro-heures, la privatisation de certains secteurs publics. Quelles ont été les conséquences de ces différentes politiques publiques pour les citoyens du royaume Unis ?

A.P. Les populations ouvrières ont été les premières touchées par les politiques néolibérales. Elles ont augmenté la détresse sociale, précarisé nombre de personnes et surtout empêché nombre d’étudiants de travailler et de se projeter dans le futur. Pour ces étudiants qui se sont souvent endetté sur de nombreuses années pour payer leurs études, ils n’ont plus la capacité de rembourser leurs dettes à la sortie de l’école, même avec des diplômes prestigieux ! En 2015, je crois que le tout a empiré : la Royaume Uni a renoué avec la croissance économique en misant sur ce que certains politiques et scientifiques appellent la “Gig economy”, c’est à dire les entreprises liées à Amazon, à l’ubérisation de la société, à Deliveroo, etc… Ce sont littéralement des petits boulots qui confèrent peu de protections sociales et les salariés de ces entreprises gagnent relativement peu tout en travaillant énormément. Tout cela devrait changer, cette manière de fonctionner devrait être illégale. La société devrait protéger ses travailleurs, en Angleterre ou ailleurs et le parti des verts à un rôle primordial à jouer en proposant des protections ambitieuses pour ceux et celles qui vivent la précarité de l’emploi au quotidien.

À Brighton, nous avons essayé d’interdire ces entreprises liées à l’ubérisation sur le territoire municipal, mais cela n’a pas marché. Néanmoins nous avons pu porter quelques combats à l’échelle nationale. A Londres, un propriétaire ne peut maintenant louer son appartement sur AirBnB que 30 nuits par an maximum. Cela nous permet de créer une frontière, une protection pour d’autres types d’emplois spécialisés en hôtellerie. Cela limite également la gentrification du centre-ville. A Brighton, la problématique est plus compliquée.  AirBnB ne fonctionne pas très bien car les gens préfèrent acheter et s’installer définitivement sur place, le bord restant très attractif, ou alors garder la maison pour le weekend et les vacances. Néanmoins ça nous pose un problème politique : la presque totalité du foncier est dédiée à de nouvelles maisons, plus ou moins luxueuses, qui sont finalement très peu occupées dans l’année. La mairie se retrouve alors prise dans un étau : alors que la précarisation de l’emploi nécessite de construire de plus en plus de logements sociaux, la libéralisation du marché immobilier couplée à notre situation géographique entraîne une forte montée des prix et le logement devient accessible uniquement aux plus aisées. J’espère que la crise du COVID-19 va entraîner un déclic. Les gens vont être amenés à moins voyager, à porter peut-être davantage d’activités voire d’engagements dans leurs propres localités. J’espère qu’à Brighton cela va également amener davantage de solidarité entre les classes sociales. De notre côté, je pense que la prise de conscience de la précarité de nos sociétés va nous donner de l’oxygène : on aura surement plus d’outils pour porter de vraies politiques sociales, à commencer par le logement, et de travailler à de nouvelles filières d’emplois réels et résilients sur le territoire. 

Seule en tant que personnalité politique, on ne peut rien faire”. 
ADA : Vous portez une vision optimiste de la politique, à contrecourant finalement de l’opinion public européen qui affiche de plus en plus de défiance envers les élus et les gouvernements. Comment peut-on reconstruire une confiance entre les citoyens et les élus ?
A.P. En commençant par porter des politiques publiques qui s’affranchissent du marché. Il faut que les citoyens comme les élus puissent créer de la valeur autrement, une valeur qui ne se résume pas à des livres sterling ou à des euros. Le business as usual, au Royaume Uni, fait mourir des gens ! A Brighton, on peut essayer de mettre en place une vraie redistribution des richesses par exemple. Je crois beaucoup aux subventions croisées qui invitent à faire payer des services un peu plus chers à ceux qui le peuvent pour les rendre complètement gratuits à ceux qui ne peuvent rien payer. Il faut aussi que la citoyenneté se mobilise, seule en tant que personnalité politique, on ne peut rien faire. Je garde une vision optimiste de la politique, mais je crois qu’elle n’est qu’une dans l’action et que la citoyenneté joue également un rôle essentiel.
ADA : Au Royaume-Uni, les débats identitaires reviennent souvent sur le devant de la scène politique : l’indépendance du pays de Galle, de l’Irlande du Nord, de l’Ecosse. Il y a ici des problématiques similaires avec la France et des territoires comme la Polynésie et la Nouvelle Calédonie. Comment voyez-vous, en tant que maire de Brighton, un dialogue entre un récit national et la diversité des territoires ?
A.P. En Angleterre, je crois qu’il y a seulement l’Ecosse qui tend à devenir un territoire entièrement indépendant. Nous n’en sommes pas encore là, mais d’ici à 40 ans, il y a des grandes chances pour que ça arrive. Au pays de Galle, il y a également une identité forte qui s’exprime : le langage y est différent, le paysage a une réelle unité, il y a de fortes traditions et un esprit d’ouverture qui s’est construit au fil du temps. Néanmoins, ils n’ont pas les mêmes moyens pour porter l’autonomie. L’Ecosse de son côté possède de grandes villes et des filières de pétrole dans la mer du Nord. Economiquement ça se tient. Le Pays de Galle manque actuellement d’opportunités sociales et économiques pour porter une démarche de la sorte. Enfin, les territoires du Sud-Ouest se sont exprimés également pour davantage d’autonomie. Ils ont récemment porté un projet original de monnaie locale, bien que cela n’est pas enclenché une réelle évolution de l’économie locale. Ces dynamiques d’affirmation des processus de gouvernance locaux ne me dérangent pas en soi, à condition que ces territoires restent ouverts et cosmopolites. Je pense que tous ces territoires, de l’Ecosse à l’Angleterre doivent impérativement réfléchir aux liens qu’elles entretiennent avec le reste du monde. L’autonomie ne fait pas projet politique sans penser les liens à l’intérieur comme à l’extérieur du territoire. Nous resterons une seule et même île et travailler à une gouvernance diversifiée mais partagée, voilà un chantier politique motivant.
ADA : À l’archipel des alizées, on a une habitude : finir nos entretiens par une touche de poésie. Est-ce qu’il y un lieu apprécié que tu aimerais partager ?
A.P. J’aime beaucoup le village de Saint-Léonard de Noblat dans le Limousin. Il est magnifiquement positionné au bord de la Vienne. Tout près, il y a une petite île propice aux flâneries et aux sports d’extérieurs : tyrolienne, escalade, vélo, canoé… C’est vraiment un endroit où j’aime venir me ressourcer. Nous sommes d’ailleurs en train de construire une cabane dans les arbres, l’histoire de se rapprocher du ciel et mieux entendre les sons de la nature. En parlant de son, ici je peux passer facilement d’un univers à l’autre. Si je veux entendre la faune des bois, je reste dans mon jardin et j’écoute. Puis peu après je me rapproche des mondes aquatiques en allant vers la rivière, puis enfin en me dirigeant vers l’île. Cette diversité de sons, c’est la vie tout simplement.
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