Assa Samaké-Roman

“On ne pourra jamais retirer aux ecossais leur appartenance européenne”

Assa Samaké-Roman est journaliste. D’origine française mais installée en Ecosse depuis plusieurs années, elle en fait sa terre de pensée et de réflexion. Livrant ses analyses sur RFI, dans le journal Ecossais “Sunday National”, et dans son podcast “Ecosse toujours”, elle est l’une des voix qui fait vibrer la diversité écossaise. Autrice du livre “Ecosse, Hadrien et la licorne” sorti fin 2020 aux éditions Nevicata, elle revient pour l’Archipel des Alizées sur le vivre ensemble à l’Écossaise et sur les métamorphoses politiques en cours.  Un entretien réalisé par Damien Deville.

Archipel des alizées : Les Ecossais cultivent une forte identité : ils se fondent dans les récits du Royaume-Uni, tout en cultivant une forte singularité. Qu’est-ce qui caractérise l’identité écossaise au 21ème siècle ?

Assa Samaké-Roman : C’est une très bonne question, que j’ai souvent posée à des gens ici. On me répondait souvent de la manière suivante : “est-ce tu vis ici ?”, ce à quoi je répondais oui, et on me répondait systématiquement que j’étais donc écossaise. Je dirais donc que pour être considéré.e écossais.e, il s’agit moins de savoir d’où l’on vient que de connaître là où l’on souhaite aller ensemble. Cette ouverture est liée naturellement à la situation politique de l’Écosse : pas encore Etat indépendant, être écossais ne confère pas une citoyenneté dédiée. Par contre, il existe ici une vraie appartenance à l’aventure collective écossaise. De fait, la manière la plus simple et la plus inclusive de définir les Ecossais c’est de dire qu’est écossais quiconque vit sur le sol de l’Ecosse. A partir du moment où on appelle l’Ecosse “chez nous”, on devient écossais. D’ailleurs, tout le monde en Ecosse, immigrés, demandeurs d’asile, peu importe la nationalité, a maintenant le droit de vote. Il y a une réelle volonté écossaise de donner à chacun la parole et le droit de s’exprimer. 

Une anecdote particulièrement intéressante : l’un de mes amis à Edimbourg est anglais, né en Angleterre et vit depuis 10 ans en Ecosse. Et quand il s’exprime au sujet de l’Ecosse, il dit “nous les Ecossais” malgré les dissensus politiques qui peuvent exister entre le reste du Royaume-Uni, en particulier l’Angleterre, et l’Ecosse. Ces Anglais qui ont fait de l’Ecosse leur terre d’adoption sont beaucoup plus nombreux qu’on le pense. Il est très facile ici de s’approprier le discours ecossais, l’histoire du pays, et par extension l’avenir de la région. Ce sentiment est d’ailleurs travaillé politiquement par le gouvernement écossais qui cherche actuellement à projeter sur le monde des valeurs d’inclusivité, de respect, de tolérance et de justice.

ADA : Malgré cette forte identité, tu évoques dans ton livre la facilité, pour des personnes venant de l’étranger de s’intégrer facilement en Ecosse. Qu’est-ce qui favorise cette intégration  ?

A.S.R. La culture populaire, dans laquelle les Ecossais sont baignés depuis très jeune, incite à l’hospitalité et à l’ouverture.  Je pense notamment au grand poète Robert Burns, dont les poèmes ont fait la fierté de l’Ecosse au 18ème et au 19ème siècle, et dont la plupart des récits sont tamponnés par le sceau de l’égalité. On le célèbre tous les 25 janviers. Les gens se réunissent autour d’un dîner, lèvent un verre de whisky et déclament les poèmes de l’écrivain. Il y a un hymne officieux en Ecosse, tiré des écrits du poète, qui s’intitule “A Man’s A Man for a’ that” ” : peu importe la richesse ou la couleur de peau, un humain reste un humain quoi qu’il arrive. Cette chanson, tous les Ecossais la connaissent, la chantent à tue-tête et la transmettent. D’ailleurs, lorsque le Parlement écossais est revenu à Edimbourg en 1999, elle a été chantée en chœur par tous les nouveaux députés.  Autre légende populaire écossaise : “we’re all Jock Tamson’s bairns”, nous sommes tous les enfants de Jock Tamson, le nom générique de l’Ecossais lambda. Cette expression populaire, qui transcende les générations,  signifie que nous sommes tous frères et sœurs en humanité. 

Vivant moi-même en Ecosse depuis quelques années, baigner dans une telle culture populaire est réconfortant au quotidien. Je me sens en sécurité. Cela ne veut pas dire qu’il n’y pas de problème, ici comme ailleurs, on retrouve des personnes peu tolérantes. Mais j’aime tout de même cette “romantisation” de l’identité écossaise : elle a permis de diffuser un vivre-ensemble à l’écossaise par delà les limites du Royaume Uni. 

Je crois aussi qu’il y a beaucoup d’Ecossais qui s’identifient à l’histoire des opprimés et des injustices. Cette appropriation des injustices est sûrement favorisée par la situation de l’histoire de l’Ecosse par rapport au Royaume-Uni. Il y a l’idée partagée que les Ecossais aussi ont subi des torts, que les Ecossais aussi ont été réduits au silence. Historiquement, ce ressentiment est à la fois vrai et faux. Vrai car l’Ecosse a bien sûr subi le joug de Londres, les rébellions jacobites ont été écrasées dans le sang, et il y a eu l’expérience du thatchérisme qui a été très mal vécue en particulier à la fin des années 1980 . Mais d’un autre côté, l’Ecosse a également participé avec enthousiasme à l’empire britannique, a participé à la colonisation et à la traite des esclaves. L’histoire est toujours plus complexe que les légendes populaires. 

“La nation écossaise a connu séismes sur séisme depuis l’acte d’union avec l’Angleterre”

ADA : L’Ecosse est devenue au fil du temps une  terre de songes : elle est très valorisée dans le cinéma, les séries, la littérature et la peinture, mettant en scène ses hautes terres, ses paysages charismatiques, ses traditions ou festives. Ces images semblent néanmoins cacher une autre part importante de l’Ecosse : son avant-garde contemporaine. Au-delà des paysages séculaires, qu’est-ce qui caractérise aujourd’hui les évolutions économiques et sociales de l’Ecosse ?

A.S.R. L’Ecosse a connu de grandes transformations depuis l’acte d’union avec l’Angleterre en 1707. La nation a connu séisme sur séisme, entendu ici comme des métamorphoses qui ont bouleversé l’économie et les sociabilités écossaises. L’industrialisation du Royaume-Uni s’est particulièrement développée en Ecosse, la région devenant alors terres d’accueil pour la classe ouvrière des îles britanniques d’abord (importante immigration irlandaise aux 19e et 20e siècles), mais aussi d’immigrés venus de partout en Europe Italie par exemple). Cette période a eu également d’importantes conséquences politiques : le socialisme et le syndicalisme ayant été structurants de la politique écossaise depuis la révolution industrielle. Aujourd’hui toujours, Glasgow reste une ville toujours très ancrée dans cet héritage politique. Mais aujourd’hui, le parti travailliste n’a plus le poids d’avant en Ecosse, devenant presque anecdotique, pour tout un tas de raisons sociologiques et politiques : le SNP, indépendantiste et de centre-gauche, est largement privilégié aujourd’hui.

La composition religieuse de l’Écosse a également évolué. La religion dominante est le presbytérianisme, une branche du protestantisme née de la réforme écossaise du 16ème siècle. Cette réforme explique en partie que, très tôt, l’Ecosse a été un des pays les plus alphabétisés du monde, les réformateurs souhaitant que chaque personne puisse avoir accès aux textes religieux sans nécessairement passer par le clergé. Parce que les gens savaient lire, l’esprit critique s’est fortement développé en Ecosse. De là émerge le caractère de protestation toujours présent chez les Ecossais et par extension l’esprit progressiste. Un esprit progressiste de nouveau alimenté sous l’ère industrielle avec le déploiement des idées venant de la gauche intellectuelle européenne. 

Encore aujourd’hui, il y a un appétit développé en Ecosse pour les idées progressistes, que ce soit aller vers une économie du bien-être ou prévenir la violence en considérant que c’est une problématique de santé publique plutôt que problématique pénale.

“L’Ecosse s’est sentie européenne avant de se sentir britannique” 

ADA : Le Brexit relance le débat de l’indépendance pour l’Ecosse. Pourquoi ce sentiment d’appartenance à l’Europe est plus fort en Ecosse que dans les autres provinces du Royaume Uni ?

A.S.R. Historiquement, l’Ecosse s’est toujours pensée comme nation européenne. Dès le Moyen-Âge, et jusqu’à l’époque moderne, il était d’usage d’opérer pour les jeunes étudiants écossais, issus des classes supérieures, de venir parfaire leur formation intellectuelle sur le continent. Le rayonnement des Lumières écossaises, dont faisaient partie Adam Smith et David Hume, a permis également de renforcer l’attractivité des réseaux intellectuels ecossais en Europe. Voltaire disait : “Nous nous tournons vers l’Écosse pour trouver toutes nos idées sur la civilisation”. Aujourd’hui toujours, les universités écossaises jouissent d’une forte notoriété à l’échelle internationale : elles accueillent des étudiants du monde entier. Si bien, que l’Ecosse s’est sentie européenne avant de se sentir britannique et c’est d’ailleurs un phénomène qui n’a de cesse d’être rappelé par les indépendantistes depuis le Brexit. Une anecdote : au jour de l’an, mes amis écossais qui m’ont souhaité la bonne année, ont tous ajouté un hashtag “#AlwaysEuropean” a la fin de leurs messages, qu’ils soient indépendantistes ou pas. Ce sentiment européen, c’est quelque chose qu’on ne pourra jamais enlever aux Ecossais.  

A ce sujet, le Brexit a été ressenti comme une puissante injustice et un acte incompréhensible. Car, même si le référendum est acté et que Leave a gagné, il n’a jamais été question de trouver un consensus qui puisse tout même permettre à ceux qui avaient voté pour rester dans l’Europe, soit 48% de la population, de s’approprier tout de même le Brexit. En Ecosse, 62% des votants ont choisi de rester en Europe. Malheureusement cette recherche de consensus n’a pas été effectuée par le gouvernement britannique : le gouvernement écossais s’est toujours plaint d’être toujours mis devant le fait accompli, sans jamais être consulté sur ce dont l’Ecosse avait besoin. On a accusé le gouvernement écossais de prendre le prétexte du Brexit pour promouvoir un agenda séparatiste : un contre-argument qui ne tient pas longtemps la route puisque le gouvernement gallois, travailliste et pro-Royaume-Uni donc, s’est plaint d’exactement la même chose. Le Premier ministre gallais . Alors même, qu’en 2014, lors du référendum pour l’indépendance, on avait répété aux Ecossais que la seule manière de rester en Europe, c’était de rester dans la famille des nations du Royaume-Uni. Deux ans plus tard, le Brexit arrive, et six ans plus tard, beaucoup se demandent sérieusement s’ils ont encore leur place dans le Royaume-Uni.

ADA : Face à ces perspectives d’indépendance, l’Ecosse cherche actuellement son discours national. Vous évoquez dans votre livre la volonté du gouvernement ecossais de porter “un nationalisme civique”. Qu’est-ce que cela signifie ?

A.S.R. Le nationalisme civique c’est l’idée que l’identité écossaise se forge par tous ceux et toutes celles qui vivent en terres écossaises, peu importe l’origine. Il n’y a pas (encore) de citoyenneté écossaise, mais il y a la nationalité écossaise, le fait de se sentir appartenir à la nation.Cette idée est particulièrement importante pour le SNP (Scottish National Party) au pouvoir depuis 14 ans maintenant. Cette inversion des mots est particulièrement intéressante : là où le terme nationalisme fait référence à un renfermement sur soi dans d’autres pays européens, il est forgé comme ligne d’ouverture en Ecosse. 

ADA : Au-delà du discours national, l’indépendance de l’Ecosse serait un bouleversement majeur dans l’histoire du Royaume-Uni. Quels seraient les avantages et les inconvénients d’une indépendance totale de l’Ecosse ?

A.S.R. Pour ceux qui défendent l’Indépendance de l’Ecosse, l’avantage principal serait de mettre fin à un déficit démocratique : les Ecossais, qui votent à gauche depuis plusieurs décennies, ne se retrouveraient pas à subir des politiques conservatrices pour lesquelles ils n’ont pas voté.  Je crois aussi que l’Ecosse a cultivé, au fil de l’histoire, un fort sentiment internationaliste que les Ecossais ne retrouvent plus tellement dans les politiques du Royaume-Uni. Aujourd’hui, ils ont peur d’être associés à un discours qu’ils ne cautionnent pas car ils le trouvent renfermant.

L’Ecosse prend le pas actuellement de ses différences structurantes et cherche à s’exprimer par elle-même. Elle profite pour cela de son parlement et de ses “bureaux internationaux” qui défendent les intérêts de l’Ecosse à l’étranger. On trouve ces bureaux  notamment dans plusieurs pays européens, en Amérique du Nord et en Asie. L’Ecosse a aussi l’intention d’être un leader mondial sur la transition écologique : tendre vers le zéro carbone et ne plus contribuer à la crise climatique, même si beaucoup critiquent le gouvernement écossais en disant qu’il parle beaucoup mais ne fait pas suffisamment.. 

Il se passe quelque chose d’important actuellement dans la structure même du Royaume-Uni : le Pays de Galles travaille également la question de l’indépendance, le nord de l’Angleterre se fait de plus en plus entendre (voir la violente confrontation entre le gouvernement britannique et le maire travailliste de Manchester, Andy Burnham). Il y a une vraie rupture entre les attentes locales et les décisions de Londres. Indépendances ou pas des nations constitutives du royaume, remédier à ce gouffre reste un enjeu politique primordial. 

L’un des risques de l’indépendance, pour les détracteurs, c’est de perdre en capacité de représentation internationale. Le Royaume-Uni a un siège permanent au conseil de sécurité des Nations Unies, qu’une petite nation écossaise indépendante n’aurait pas. L’Ecosse est par tête d’habitant plus endettée : elle reçoit davantage de financement par tête que l’Angleterre. Cela s’explique aussi en grande partie par la géographie : en Ecosse, il existe beaucoup de régions peu peuplées et éloignées, comme les Highlands et les îles, donc y développer des services publics coûte nécessairement plus cher par habitant que dans les régions densément peuplées. L’Ecosse a également des problématiques de santé spécifiques comme la tragédie des décès par overdose : l’Ecosse est la nation d’Europe la plus touchée par ce fléau. 

Mais l’un dans l’autre, j’ai personnellement  du mal à acheter le discours qui stipule que les choses vont plus mal en Ecosse qu’ailleurs. Je crois que c’est en grande partie un discours instrumentalisé par les pro Royaume-Uni. Comme dans toutes régions, il y a ici de belles dynamiques comme des phénomènes de société à soigner. Néanmoins, il est clair que l’indépendance de l’Ecosse serait un gros challenge citoyen et politique. Pour pouvoir s’y projeter sereinement,  il faudrait répondre à des questions qui n’ont pour le moment pas encore été suffisamment tranchées, à commencer par la question de la monnaie.

Je pense aussi que les débats sur l’indépendance vont fortement évoluer prochainement, ça va être passionnant à suivre, la COVID rebattant énormément les cartes. La question de la dette de l’Ecosse va peut-être devenir obsolète par exemple : tous les pays ont dû s’endetter fortement pour faire face à la crise sanitaire. Autant donc repartir sur des bases plus saines, qui contournent  les politiques d’austérité promues par les conservateurs et qui permettent à chacun de cultiver un avenir émancipateur. 

ADA : A l’Archipel des Alizées, on a une tradition, finir nos entretiens par une touche de poésie. Est-ce qu’il y a un lieu aimé que tu aimerais partager ?

A.S.R Comment choisir ? Allez, peut-être le Parlement écossais à Edimbourg. Je crois qu’il reflète bien ce qu’est l’Ecosse aujourd’hui. Le bâtiment, ouvert en 2004, est très contemporain tout en étant adossé à l’un des plus vieux bâtiments d’Edimbourg où on trouve certains bureaux du Parlement. Un métissage entre tradition et modernité qui projette exactement ce que souhaite être l’Ecosse aujourd’hui. Le lieu est également très ouvert : il est possible pour tous et toutes d’aller voir les travaux des commissions ou les questions à la première ministre le jeudi. Il suffit de réserver un billet sur internet et on se retrouve sur un banc, derrière les ministres, à écouter les débats. Sur les murs, des écrits de poètes sont inscrits. Les formes à l’intérieur du bâtiment rappellent les paysages de l’Ecosse, entre terre et mer. C’est un très beau symbole qui résume bien l’Ecosse : un pays qui n’oublie pas d’où il vient, mais qui est résolument tourné vers là où il va. 

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