Baro Ferré et Raphaël Escoudé :

“Notre culture peut inspirer les mondes de demain ”

Baro Ferré et Raphaël sont des gitanes vivant à Saint Ouen. Souvent marginalisés dans les imaginaires collectifs, grands oubliés de l’histoire, et mis en invisibilités dans les politiques publiques, les gitanes souffrent d’injustices intolérables. Pourtant leurs récits, leurs traditions, leurs manières d’être à l’autre peuvent de bien des manières nous inspirer les oasis qui feront les mondes de demain. Interview avec ceux et celles qu’on appelle les fils et les filles du vent. Un entretien réalisé par Hélène Puech et Damien Deville.

Note de lecture : même au masculin, les personnes issues des communautés se nomment “gitanes”. Lors de cet entretien, nous avons eu deux interlocuteurs mais nous utilisons dans les réponses un “je” narratif permettant de fluidifier la lecture.

Archipel des alizées : Les gitanes sont les héritiers d’un peuple avec une histoire millénaire. Traversant l’Europe pendant des siècles, les familles ont tendance aujourd’hui à se sédentariser et à muter vers d’autres modes de vie. Paradoxalement les valeurs communautaires semblent toujours très présentes chez les familles gitanes. C’est quoi être gitane en 2020 ? 

Baro et Raphaël : Je crois que ce qu’on a pu garder au fil du temps, c’est une soif réelle de liberté. Nos attaches, ce sont la relation qu’on porte à l’autre, peut être davantage qu’un territoire précis. Demain, je peux me retrouver n’importe où, et ça me va très bien si je peux continuer à faire vivre les valeurs gitanes et si je peux retrouver des personnes de la communauté. Ces mêmes valeurs sont pour nous importantes, et c’est surement leurs interiorisations et notre volonté de continuer à les faire vivre quotidiennement qui fait de nous des gitanes. 

Parmi ces valeurs, il y a l’éducation par exemple. Le respect de la famille chez nous est prioritaire. Nous construisons nos parcours à l’intérieur de nos noyaux familiaux élargis et faire vivre ce lien familial à travers des retrouvailles régulières, c’est essentiel. Nous sommes également baignés par la religion chrétienne, même si cela tend à se perdre chez les plus jeunes. Le mariage est également chez les gitanes composé de rituels importants : le prétendant après s’être assuré de la réciprocité des sentiments de sa future épouse doit demander la main auprès du père de celle-ci. Il est rare aujourd’hui qu’un père refuse, mais souvent, histoire de faire vivre le folklore, il se fait attendre pour donner sa réponse officielle. Il apprend à connaître son futur gendre par des petits moments qu’on aime souvent pimenter de blagues et de récits. Le futur marié doit également “enlever” sa future épouse et partir en voyage avec elle. Ce sont des noces prématurées, et pendant ce temps les familles des deux promis préparent le mariage. Le retour des promis est une grande fête où les enfants sont portés comme des rois. 

Enfin, on essaye de cultiver l’intergénérationnalité. Le respect des défunts est tout aussi important pour nous que de chérir les vivants de notre propre famille. Les parents portent un regard sur tous les jeunes de la communauté. Quand un jeune passe son permis chez nous, toute la communauté le sait le jour même. On aime savoir ce que les autres font et être là quand il y a besoin. Il arrive aujourd’hui que des jeunes, qui ont fait des études ou qui se sont mariés avec des non gitanes vivent loin de la communauté et perdent ce sens de la famille. On les voit plus rarement aux évènements familiaux et ils ne participent plus à faire vivre les traditions. S’il est normal que les choses évoluent, je crois que nous avons un enjeu, gitanes d’aujourd’hui, à faire en sorte que les solidarités à l’intérieur d’une famille, tout comme les solidarités entre familles, ne se tarissent pas. Nous avons besoin des uns et des autres, et le rappeler aux jeunes est une arme de résilience face aux dangers des égos, face à la perte de notre culture. Enfin, l’une de nos grandes valeurs, c’est la musique. On est souvent montré du doigt en société, mais s’il y a bien quelque chose qu’on ne peut pas nous retirer, c’est de savoir faire la fête !

ADA : Les populations gitanes comme les gens du voyage de manière générale (forains, roms…) gardent une mauvaise image auprès de l’opinion public. Comment cette image s’est construite ?

B. et R. Notre plus grand problème c’est qu’il y a des clichés très ancrés dans l’imaginaire des gens, et que nous n’avons personne pour défendre nos communautés. Les gitanes se désintéressent de la vie politique et des structures de représentativité classique. Il faut dire qu’historiquement, notre mode de vie n’était pas adapté à un Etat qui ne jure que par un mode de vie sédentaire. Cela pose une vraie question de représentativité des structures étatiques : dans leurs fondements mêmes, elles ne sont pas adaptées pour être porte parole de toutes les diversités, la nôtre en premier chef. Du coup, on reste des subalternes de la république, des personnes à qui on peut tout faire, et sur lesquels on véhicule des imaginaires qui sont liés tout simplement à une méconnaissance de nos modes de vie et de nos traditions.

Mais davantage qu’un manque de représentativité nationale, je crois que les gitanes sont également les grands oubliés de l’histoire. Nous n’avons pas de pays, pas de terre, nous avons été chassés des villes. Il ne reste alors que pour nous aucun écrit, aucune histoire publique qui valorise nos communautés. Par exemple, les gitanes sont complètement absents des récits sur le génocide nazi. Notre peuple a été évincé également, il a été déporté également ! Et pourtant, jamais les documents historiques n’en parlent. Je suis allé à Auschwitz récemment, et là encore aucune plaque commémorative sur le peuple gitane. 

Les gitanes reçoivent donc cette violence au quotidien. Cela peut rendre maladroit. Cela peut inviter les jeunes à faire des larcins, où à certain.es de contester les structures républicaines. Par exemple, les lois d’accueil des gitanes et plus généralement des peuples de la route, ne sont jamais mis en application dans les communes. Et tout le monde s’en fou, les communes ne sont jamais condamnées pour cette entorse à la loi. Donc les gitanes squattent, mettent en place des stratégies pour créer un rapport de force : il arrive en nombre dans les communes. Les petits maires sont dépassés et ne peuvent pas faire face. Du coup, on les oblige à respecter la loi. Et le plus souvent ça se passe bien. Les commerçants sont contents de notre passage, surtout les bistrots où les vieux restent des après midis entières. Bref, le moindre petit larcin fait la une des journaux, tandis que les trains qui arrivent à l’heure sont sans cesse oubliés. Pourtant chez les gitanes comme dans la société française de manière générale, il y a bien davantage de choses qui se passent bien que de choses qui tournent mal. 

“Il y a des clichés sur nous qui sont très ancrés, et nous avons personne pour défendre nos communautés”

ADA : Pourtant les populations gitanes ont un fort héritage de culture, de valeurs, et un esprit collectif à transmettre aux sociétés. Comment la réconciliation pourrait s’opérer entre les gens du voyage et la société française ?

B. et R. Je crois que c’est en s’organisant mieux d’un point de vue citoyen qu’on arrivera à changer les choses. Après tout c’est peut être en utilisant des outils permis par la république française que nous arriverons à nous représenter : par des associations, des syndicats, des élu.es peut être un jour… C’est par ce même réseaux d’associations ou de personnes engagées que nous pourrons mieux faire connaître nos valeurs et démontrer que nous avons également de belles choses à offrir aux villes et aux villages. Je suis par exemple très attaché au terme “gipsie” qu’on devrait mieux faire valoir en société. Les gipsies ce sont les musiciens gitanes, mais comme nombre de gitanes jouent ou ont joué de la musique, on est tous un gipsie dans l’âme. Et pour le coup, ce terme renvoie à des connotations bien moins négatives que les termes de “gitane” ou “tsigane”. 

Je crois aussi quelque part que les gitanes ont du mal à s’intégrer dans les réseaux classiques de la société parce qu’ils ont peur de perdre leurs identités. C’est un discours qui est très présent chez les aînés et qui tend à influencer les jeunes, surtout ceux et celles qui ne vont pas loin dans leurs études, et qui fréquentent très peu les cercles extérieurs aux communautés gitanes. Il y a donc un effort de mise en lien à faire des deux côtés. Je crois vraiment que c’est lorsque que nous pourrons vraiment nous rencontrer, que les choses iront mieux. On gagnerait tous et toutes en tolérance.

Le gitane qui ne bosse pas, c’est un fantasme. On a tous des métiers ici, et on aime se lever le matin pour les faire”. 

ADA : Vous vivez aujourd’hui sur Saint Ouen, en Île de France. La communauté gitane y est majoritairement sédentarisée et nombre de personnes tiennent des petits commerces, des lieux de rencontre et de festivités. Pourquoi c’était important pour vous d’investir à ce point le territoire et d’y entreprendre ?

B. et R. Les gitanes ont beaucoup de coeur et beaucoup de talents. Je crois que porter des choses pour un territoire, à travers des festivités, des rencontres, des associations, des petites entreprises, participent à mettre en lien les mondes gitanes avec les autres habitant.es. Le gitane qui ne bosse pas c’est un fantasme. On a tous des métiers ici et on aime se lever le matin pour les faire. On a des maçons, des plombiers, des employés de mairie, des gérants de petites entreprises, des érudits qui deviennent architectes, paysagistes, avocats. On a des musiciens bien sûr, qui arrivent à vivre de leurs métiers. C’est en s’intégrant dans un territoire qu’on peut mieux faire vivre nos valeurs et qu’on peut apprendre de celles des autres. 

ADA : À l’archipel des alizées, on a une habitude : finir nos entretiens par une touche de poésie. Est-ce qu’il y un lieu apprécié que vous aimeriez partager ? 

B. et R. Les Saintes-Marie de la Mer bien sûr ! Cette terre de Camargue est un endroit où le gitane peut de nouveau être fier de ce qu’il est. C’est festif, musical et puis chaque année il y a le pèlerinage où nombre de gitanes se retrouvent. Personnellement, je préfère y aller en dehors du pèlerinage; la ville ne vit pas pareillement. Elle est davantage apaisée. On profite du soleil, on fait de la musique, on sort les boules de pétanque, on prend soin des enfants et on échange avec les aînés. Quand on est là-bas, on a tout simplement l’impression d’être chez nous.

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