Tiken Jah Fakoly

“Les habitants des afriques doivent porter une quête : construire un continent libre ”

En cette rentrée 2021, l’Archipel des alizées lance un nouveau format « Voix d’Afrique » A l’heure où le monde social est inerte, où nous n’arrivons plus à nous rencontrer, nous Archipel des Alizées, voulons refaire lien. Et pour cela, nous avons une conviction : bien des solutions aux mondes contemporains viennent de l’éternel continent, viennent de paroles venues d’Afrique. Apprenons à les écouter. Le vieux continent est le berceau de l’humanité, il pourrait bien être le berceau du futur. Pour ce premier épisode, nous avons croisé la pensée avec Tiken Jah Fakoly, premier gardien de l’intégrité des habitant et habitantes des Afriques. Un entretien réalisé par Damien Deville, François Gicqueau et Alexandre Habonneau.

L’entretien est également disponible en format video.

Archipel des alizées  : Un grand merci Tiken de nous faire l’honneur d’être avec nous. Vous êtes rares en ce moment dans les médias, et nous sommes très honorés de vous avoir comme premier invité de notre série « voix d’Afrique ». Vous êtes né en Côte d’Ivoire et vous résidez au Mali. Toute votre œuvre est baignée par les couleurs des terres africaines, la diversité des cultures du continent, la richesse des mœurs et des manières de vivre ensemble. Comment toute cette diversité inspire vos pas au quotidien ?

Tiken Jah Fakoly : Cette diversité est une immense richesse, une force qui me rend fier. Et en même temps, la force des peuples d’Afrique, c’est d’être ensemble, de représenter une seule face, une même unité. Je suis venu au Mali il y a quelques années, les maliens m’ont accueilli à bras ouverts. Ils m’ont prouvé que, même en dehors de la Côte d’Ivoire, je peux me considérer le Mali comme une maison, comme un port d’attache. De ce dialogue fécond entre diversité et unité naîtra je pense l’Afrique de demain, avec des habitants fiers de sa pluralité ethnique, et en même temps liés comme les doigts de la main.

 

ADA : Toute cette diversité semble assez peu enseignée dans les écoles africaines. En témoigne les personnes des diasporas qui regrettent que les valeurs africaines, les symboles des grands empires, Mossi, Malien, Ghanéen, ne soient pas enseignés aux bénéfices des codes de l’Occident. Cela préfigure une histoire volée, une histoire sacrifiée. Comment les peuples africains peuvent se réapproprier leur propre histoire ?

T.J.F.C’est la grande maladie des Afrique : vous demandez à un jeune africain aujourd’hui qui est le général de Gaulles, qui est Napoléon, ils connaissent… Mais vous leur demandez qui est Samory Touré, la Reine Pokou en Côte d’Ivoire, peu sont les élèves qui lèvent la main. La seule solution, c’est d’enseigner notre histoire à l’école, de mettre la priorité sur ça. Si on sait que nos ancêtres étaient de grands guerriers, qu’ils ont résisté à la colonisation, mais que malheureusement, les colonisateurs étaient mieux armés qu’eux, nous pouvons renouer avec nos racines, avec une certaine fierté.

Malheureusement, beaucoup sont les jeunes qui pensent que notre histoire commence par l’esclavage et la colonisation, et ça nous rabaisse. Finalement, cela revient au peuple de faire la demande aux autorités : au lieu de nous enseigner l’histoire de la première ou la deuxième guerre mondiale – même si c’est très important – nous pourrions aussi entendre les combats menés par nos ancêtres, par Soundiata Keïta ou encore par Soumaoro Kanté. Se réanraciner ainsi dans notre propre histoire nous permettra également de mieux nous projeter demain. C’est parfois dans le passé que nous pouvons trouver des trésors à garder et à transmettre, un courage pour préparer l’avenir.

“Quand on y pense, ce n’est pas normal que l’Afrique se retrouve aujourd’hui dans cette situation de pauvreté et de dépendance.”

ADA : Vous militez pour la reconnaissance des grandes figures de l’Afrique. Sur votre compte instagram, vous avez récemment posté un dessin qui représente quatre hommes : Nelson Mandela, Thomas Sankara, Kwame N’Krumah, premier ministre du Ghana, et Haïlé Sélassié, le dernier roi d’Ethiopie. Vous avez légendé cette photo avec des mots forts : « Ils n’étaient pas riches financièrement mais leurs actions ont marqué toute la génération consciente ». Ces quatre personnes viennent des quatre coins de l’Afrique, du Sud, de l’Est et de l’Ouest. Pourtant, ils ont des choses en commun. Qu’est-ce qui rassemble ces différentes personnalités et qu’est-ce que leur héritage peut apporter au monde ?

T.J.F. Ce qu’ils ont en commun, c’est que ce sont des gens intègres. La liberté tant réclamée aujourd’hui du continent africain, nous aurions pu l’avoir au lendemain des indépendances. A cette époque, il y a eu beaucoup d’emprisonnements d’opposants, de tueries, d’oppressions, mais il se trouvait des gens comme Kwame N’Krumah, Sékou Touré, Modibo Keïta, Thomas Sankara, ou même Nelson Mandela, pour résister. Ce qu’ils ont en commun, c’est une grande soif d’indépendance et une grande force de résistance. Ce sont des gens que nous ne devons pas oublier. Je parle très souvent d’eux, pour que la jeunesse et les futures générations puissent s’en inspirer. Si tout le monde réfléchissait comme eux, le continent serait enfin libre ! Quand on y pense, ce n’est pas normal que l’Afrique se retrouve aujourd’hui dans cette situation de pauvreté et de dépendance. Nous détenons une grande partie des matières premières dont les Occidentaux ont besoin pour leur développement, et l’Afrique continue de s’endetter et de tendre la main. Ces quatre hommes voulaient une autre Afrique. Malheureusement, ils ont été assassinés, éjectés du pouvoir ou humiliés.

ADA : J’en profite pour glisser une phrase très belle de N’Krumah. Il disait : « Nous sommes Africain non pas parce qu’on est né en Afrique, mais parce que l’Afrique grandit en nous. » Je trouve cette phrase très poétique, solidaire et inclusive. Pour revenir à ces quatre grandes figures, elles ont en commun de travailler le panafricanisme, une forme de fédération des Etats Africains. Cela renvoie à ce que vous dites souvent, qu’un Etat africain sur lui-même ne peut pas gagner seul. Quels espoirs portez-vous dans le panafricanisme ?

 

T.J.F. Il est indispensable de se fédérer pour être écouté. Aujourd’hui, la Russie est écoutée parce qu’elle est grande et peuplée. De même pour la Chine. Les Etats-Unis, ce sont cinquante-deux états fédérés. L’Union européenne, c’est vingt-six pays. Face à ces mastodontes, chaque pays africain ne pèse rien s’il agit isolé. Par contre, si les cinquante-quatre pays africains travaillent ensemble, alors tout redevient possible. Finalement, l’échelle continental africaine est indispensable pour s’affirmer sur la scène internationale. Ce chemin prendra certainement du temps, mais tôt ou tard, si nous voulons représenter une force dans ce monde, nous devons nous fédérer.

“Tous les territoires sont à faire transiter, en Europe comme en Afrique.”

ADA : C’est un paradoxe en effet : il y a énormément de richesses dans les pays africains, mais ils ont toujours un PIB très faible, ce qui laisse penser que présence de l’Occident reste importante sur le sol africain. Vous parliez de faire en sorte que les pays africains se développent davantage. Mais les pays Africains ont-ils pour vocation de suivre la même trajectoire de développement que les pays occidentaux ?  Quelle serait, selon vous, l’Afrique du futur ?

 

T.J.F. Certaines structures me semblent indispensables pour le développement : les routes, les services médicaux, l’accès à internet. Toutes ces infrastructures précèdent le développement, elles sont également une des conditions du panafricanisme, car elles permettent aux peuples de se rapprocher. Nous pouvons néanmoins penser d’autres choses de manière différente que les occidentaux : l’énergie est baignée par le soleil ici, c’est une ressource inestimable pour l’Afrique. Et puis au lieu d’avoir des grandes usines, nous pourrions miser sur l’artisanat, l’art à l’africaine. Les peuples africains ont toujours eu de la magie entre les doigts. C’est quelque chose à valoriser. C’est à nous de réfléchir, pour garder tout le positif de nos cultures, et rejeter aussi certaines traditions africaines qui peuvent être violente. Nous sommes au début de notre développement, nous pouvons essayer d’éviter les erreurs que les occidentaux ont faites, et prendre un autre chemin.

ADA : Vos propos me font penser au livre du Sénégalais Felwine Sarr, Afrotopia. Il vous cite d’ailleurs pour vos chansons engagées et la prise de conscience que vous permettez auprès des différentes générations africaines. Nous avons parlé des grands hommes mais L’Afrique, c’est aussi, et presque surtout, des grandes femmes : Wangari Mataï, Aminata Traoré, Samia Suluhu, Miriam Makeba…. Et pourtant, dans certains villages, la condition des femmes a tendance à blesser le cœur. Vous avez dédié deux de vos chansons pour condamner certaines de ces pratiques : « Non à l’excision » et « Ayebada ». Quel message souhaitez-vous transmettre aux femmes africaines ?

T.J.F. Je pense que certains hommes, modestement, viendront aider les femmes à changer leurs conditions de vie, mais que le vrai combat doit être mené par les femmes elles-mêmes. En France ou aux Etats-Unis, la condition des femmes a été améliorée grâce au combat de certaines grandes femmes, comme Simone Weil par exemple.

C’est quand les femmes élèveront la voix, manifesteront pour dénoncer les inégalités et l’injustice, que les choses vont changer de leur côté. Aujourd’hui, il y a un obstacle : la grande majorité des femmes, dans les villages, ne sait ni lire ni écrire. Quand vous leur expliquez qu’elles doivent apprendre à défendre leurs droits, certaines répondent : « Non, nous préfèrons suivre nos maris ». Je vais vous donner un exemple : il existe une loi qui a été votée ici au Mali pour l’égalité des hommes et femmes. Et certaines femmes religieuses sont descendues manifester dans la rue pour dire « Non, nous préfèrons rester à notre place. » Tout ça pour dire que le combat doit venir d’elles. Ce sont elles qui vivent ces injustices. 

Le message que j’aimerais aujourd’hui faire passer aux femmes : tôt ou tard, levez-vous, dénoncez les injustices. Et elles verront que beaucoup d’hommes seront là pour les aider et les accompagner. Je serais le premier d’entre eux.

ADA : Que les hommes deviennent alliés des femmes, c’est un combat que nous portons également en Europe. Nous avons envie de connecter cet entretien à une actualité internationale : il y a un sommet de la Françafrique qui aura lieu très prochainement en France à Montpellier. Comment percevez-vous cet évènement ?

T.J.F. Je pense d’abord que ce sommet doit avoir lieu en Afrique ! Ce n’est pas normal que ce sommet ait lieu en France. C’est au président français de se déplacer en Afrique. Ce serait davantage respectueux pour le continent.  L’un dans l’autre, cet évènement nous ramène encore à la colonisation. Mais quitte à se rencontrer, cela peut également être une occasion pour se dire des choses. Et puis, la France n’a plus le monopole de l’Afrique, maintenant, il y a aussi le sommet Chine-Afrique, et le sommet Russie-Afrique. Dans tous les cas, nous devons faire attention à l’accaparement et à l’ingérence dans nos gouvernances. Comme je l’évoquais précédemment, ces pays ont une force de frappe colossale par rapport à nous. A ce jeu de la négociation, nous serons dans tous les cas de figure perdant.

J’aimerais que la classe dirigeante africaine ait conscience que ces sommets sont des trompes l’œil : qu’ils profitent de cette visibilité pour déployer des messages et des envies, c’est super, qu’ils en profitent pour vendre l’Afrique pour protéger les alliés qui les permettent de se maintenir au pouvoir, c’est plus grave. Quand la majorité des Africains sera alphabétisée et que nous allons réellement commencer à défendre nos droits comme, nous allons manifester pour barrer la route au chef d’État qui veut aller à ce sommet, pour lui dire : « Nan tu bouges pas, il faut que le gars il vienne ici ». Alors, ils n’auront pas le choix que de changer leur manière de voir les choses. Un fort espoir repose sur nos petits enfants.

ADA : Nous avons vu récemment une photo sur vos réseaux sociaux, touchante, où vous prenez un chimpanzé dans vos bras, en Côte d’Ivoire. Cela résonne pour nous qui sommes ancrés dans les réseaux de l’écologie et de la relation. Davantage que de protéger telle ou telle espèce, nous essayons de réfléchir à comment vivre avec telle ou telle espèce. Cela change complètement l’approche de l’écologie et des territoires. Nous ne pouvons pas nous empêcher de faire le lien avec l’une de vos chansons maîtres, « Plus rien ne m’étonne », qui est une critique du colonialisme.

Une certaine écologie, semble elle-même s’inscrire dans un rapport colonial. Au Congo par exemple, les Pygmées ont été chassé de leurs terres pour protéger une espèce, le gorille, qu’eux-mêmes ne chassaient pas, ou très peu. Pour faret de l’agriculture très intensive, les forêts de la Côte d’Ivoire ont été rasées. Et aujourd’hui, nous essayons d’appliquer des pratiques plus biologiques à cette agriculture intensive, sans même remettre en cause le système de monocultures d’hévéa, de cacao etc. Selon vous, comment l’écologie pourrait s’inventer pour et par les mondes africains ? Comment construire une écologie made in Africa ?

T.J.F. Je pense qu’il faut d’abord sensibiliser les Africains, et leur montrer les bienfaits de la nature. Je reviens encore à la force du peuple. C’est le plus gros du travail : l’éducation des populations. Il faut leur expliquer les choses. C’est compliqué… Beaucoup d’Africains ne sont pas allés à l’école, ne savent ni lire ni écrire. Le message est parfois difficile à accepter pour eux. Par exemple, en Côte d’Ivoire, de Yamoussoukro à Abidjan, les gens viennent sur le bord de la route vendre des animaux morts, alors que ces animaux vivants dans la forêt pourraient attirer des touristes et mieux faire vivre les populations africaines. Tous les territoires sont à faire transiter, en Europe comme en Afrique.

ADA : Il y a une autre figure des Afriques qui nous inspire beaucoup à l’Archipel des Alizés, c’est Yacouba Sawadogo. Il n’est pas très connu, mais toute sa vie est une épopée. Il vit dans le Sahel, aux portes du désert, à Ouahigouya, au Burkina Faso, un pays frère du Mali et de la Côte d’Ivoire. Dans les années 70, il y a eu une grande sécheresse, le désert qui avance, mettant en danger les villages et les structures paysannes. Les deux-tiers de son village sont partis. Lui, a choisi de rester. Il a replanté des arbres. Aujourd’hui, il a plus de quatre-vingts ans et il a créé une forêt aux pieds du Sahel. Lui non plus n’est jamais allé à l’école, il est analphabète. Il parle mal français, ne sait ni lire ni écrire. Et pourtant ! Il a des connaissances à faire pâlir n’importe quel diplômé occidental. Il est connu pour être l’homme qui arrêta le désert. Qu’est-ce que vous inspire son œuvre ?

(L’archipel des aAlizées sort début 2022 un livre et un projet autour de la pensée et l’oeuvre de Yacouba Sawadogo (voir projet Tiiga, sur la page “sur le terrain))

T.J.F. C’est un magnifique exemple du génie africain. Effectivement, même s’il n’est pas allé à l’école, il a compris les choses. Il a compris que nous pouvions arrêter le désert en plantant des arbres. Si beaucoup de personnes comprennent cela, les choses vont bouger. Maintenant, il faut aussi une volonté politique et citoyennes, que les gens mettent des moyens sur la sensibilisation et sur la plantation. Il nous faut beaucoup de Yacouba Sawadogo sur le continent africain.

ADA : À l’archipel des alizées, nous avons une tradition : finir nos entretiens par une touche de poésie. Est-ce qu’il y un lieu que tu aimes et que tu aimerais partager avec nous ?

T.J.F. Oui. C’est le village dans lequel j’ai grandi, traversé par un fleuve dans lequel nous prenions beaucoup trop de sable pour l’industrie du ciment. Je me suis longtemps battu pour que nous arrêtions de prendre le sable et ainsi protéger le fleuve. Et j’ai gagné ce combat. Depuis, la nature est en train de reprendre ses droits. Le sable revient, les arbres aussi. Et lorsque le soleil se couche sur le village, nous avons l’impression d’être sur une plage à Abidjan, tellement c’est beau à voir. Ce petit village s’appelle Gbéléban, dans le Nord-Ouest de la Côte d’Ivoire, à soixante-dix kilomètres d’une ville qui s’appelle Odienné. D’ailleurs, je voulais faire un concert là-bas cette année pour inviter tout le monde à découvrir le lieu. Malheureusement, nous n’avons pas eu les sponsors, donc nous l’avons reporté. C’est un endroit extraordinaire.

 

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