Haana Edenshaw :

“Protéger notre environnement, c'est protéger notre culture ”

            Haana Edenshaw est une jeune activiste haïda. Première nation nord-amérindienne, les Haïdas se battent pour la protection de leur territoire, l’archipel d’Haïda Gwaii, et de leurs ressources, à la fois naturelles et culturelles. Héritière des plus grands leaders politiques haïdas, Haana a rejoint la lutte : elle s’engage depuis quelque temps pour l’écologie et pour la transmission de la culture et de la langue haïda. Aux marges de la politique canadienne, les Haïdas cultivent leur histoire et font éclore espoir et beauté. Au travers de leur engagement, c’est un récit de dévouement et d’humanité qui se déploie. Un entretien réalisé par Clotilde Géron pour l’archipel des alizées.

Archipel des alizées : Pourrais-tu nous parler de l’origine de ton engagement politique et environnemental ?

Haana Edenshaw : Mon engagement a pris racine lors de l’été 2013. J’avais 9 ans, mon père m’a emmené à la réserve naturelle de Gwaii Haanas, pour y ériger un totem. Aucun totem haïda n’avait été érigé depuis plus de 100 ans, c’était donc un évènement particulièrement symbolique pour toute la communauté haïda. Ce totem en l’occurrence célébrait les luttes environnementales de 1985, qui s’étaient tenues à cet endroit précis. Connues sous le nom de Athlii Gwaii, ces mobilisations ont marqué l’histoire haïda. À l’époque, de grandes entreprises forestières rasaient nos forêts et pillaient nos ressources, le peuple haïda s’est alors soulevé. Nous avons manifesté en bloquant les routes d’exploitation du sud de l’île, pour empêcher les exploitants de piller nos ressources. Mon grand-père, Guujaaw, qui était présent lors de ces blocages historiques, m’a raconté comment les aînés se sont battus, et la lutte fut violente. Les manifestants prenaient des coups et étaient arrêtés en masses. Certaines de nos grand-mères ont été arrêtées par leurs propres enfants, qui avaient été mandatés pour intervenir, soumis aux ordres de leurs hiérarchies. Symboliquement c’était très violent. Malgré tout, nous avons gagné en obtenant une partie de nos droits. Trois ans plus tard, l’exploitation forestière a cessé au sud de l’archipel qui est devenu dans le même temps une zone protégée.

En 2013, 25 ans plus tard, enfin un totem était érigé pour célébration de cette victoire. Sa fabrication a été d’une importance cruciale pour notre communauté : c’est une équipe de 4 personnes reconnues pour leurs talents qui ont eu la tâche de penser et tailler le totem. L’artiste principal était mon père.  Ce totem appelé « Legacy Pole » est inspiré de la transition, il célèbre l’histoire de Gwaii Haanas et tous ceux qui se sont battus pour l’établir. Il est aussi symbole de la nation haïda et de son encrage sur ces terres qu’elle revendique comme siennes.

Être présente à cette cérémonie a été un tournant pour moi : en écoutant les discours et les célébrations, je réalisais à quel point cette lutte environnementale a bercé mon enfance. J’ai grandi avec l’histoire de Athlii Gwaii. Je suis, pour toujours, endettée envers mes aînés qui se sont battus pour sauver le territoire sur lequel je vis. C’est aussi pour ça que je me mobilise, je me sens responsable envers les prochaines générations. Je veux leur permettre de connaître Haïda Gwaii telle que je l’ai connue. En conservant nos ressources naturelles, en me battant pour mon territoire, je veux honorer mes ancêtres.

ADA : Tout engagement fort, comme celui-ci, a des répercussions sur nos vies personnelles. Comment arrives-tu à organiser ta vie d’activiste et ta vie d’étudiante en dernière année de lycée ? Quelles sont tes activités actuelles en tant qu’activiste ?

H.E. Je suis née à Masset, à Haïda Gwaii, j’ai suivi toute ma scolarité là-bas, jusqu’à la seconde. J’ai ensuite quitté Haida Gwaii pour terminer ma scolarité de Lycée à Pearson. Pearson college est plus qu’une école, c’est une philosophie. Il existe seulement 18 écoles de ce type dans le monde dont le but est d’unifier les individus, les cultures et les nations au travers de l’éducation. Malheureusement j’ai dû finir mon année de première à distance à cause de la covid-19. Cette année est une bascule pour moi : s’approche maintenant les choix de parcours universitaires. Je voudrais postuler à des universités canadiennes, américaines, écossaises et françaises. J’ai déjà pensé à postuler à Sciences Po en France. Je ne suis pas encore sûre de ce que je veux étudier, la science politique, l’anthropologie, le droit ou autre. Je suis intéressée par beaucoup d’universités, mais j’aimerais aller en France pour pouvoir pratiquer la langue. J’ai vécu 6 mois en France lorsque j’avais 13 ans, dans une famille d’accueil en Bretagne, mais depuis j’ai beaucoup perdu.

Quant à mes engagements,  je vois, depuis longtemps, que les changements climatiques m’affectent et depuis ma rentrée à Pearson, j’ai vu que je n’étais pas la seule. Le premier jour, tous les élèves se sont assis en cercle et on a tous essayé de mettre des mots sur les changements dans nos vies impliqués par le changement climatique. Parmi les 200 personnes, venant de plus de 70 pays, tout le monde avait quelque chose à partager et parfois les témoignages étaient très marquants. Pour nous, jeunesse du monde, le changement climatique n’est pas un problème futur, c’est un problème actuel. J’ai voulu faire quelque chose de concret. En faisant des recherches, je me suis aperçu que le gouvernement canadien piétinait souvent l’environnement et la protection des diversités culturelles sur l’hôtel du développement économique. Je sentais un sentiment d’impuissance et en même temps j’étais très en colère : les choix du Canada peuvent potentiellement affecter le monde entier. Une rencontre à changé mon engagement : j’ai parlé avec un avocat qui m’a dit que mes revendications étaient solides et m’a invité à m’investir. J’ai donc lancé, avec un groupe d’activistes, dont fait partie Greta Thunberg, un procès contre le gouvernement canadien. Nous demandons au gouvernement d’arrêter de transgresser la charte canadienne des droits et libertés en perpétuant le dérèglement climatique et nous le demandons d’élaborer dès maintenant un plan pour le climat qui prenne en compte les réalités scientifiques.  Le résultat est tombé il y a quelques semaines :  nous avons perdu, mais nous allons faire appel à la Cour suprême du Canada. Nous allons continuer à nous battre.

“Le gouvernement canadien piétine souvent l’environnement et la protection des diversités culturelles sur l’hôtel du développement économique ”

ADA : Tu fais partie de la nouvelle génération, la génération climat. Que penses-tu des engagements des jeunes Haïdas ? 

 

H.E. En voyageant à travers le globe, je pense que j’ai vu à quel point notre monde est à risque. Et quand on sort d’Haïda Gwaii, on se rend compte à quel point Haïda Gwaii est un endroit magnifique. Les jeunes commencent à s’en rendre compte, il y a 10 ans la plupart voulaient partir de l’île, ils disaient souvent « I can’t wait to get of the rock », ils voulaient tous partir. Aujourd’hui de plus en plus de gens veulent rester, porter en fierté leurs territoires, mieux le préserver.

De plus en plus de jeunes montent des actions dans les territoires. J’ai participé à la création d’un groupe environnemental à Masset qui réfléchit aux manières de développer les énergies renouvelables sur notre île. Et puis au-delà de l’environnement, la culture est importante pour nous, de plus en plus d’ailleurs. Je pense que tout cela est lié, lorsqu’on veut protéger une terre, on veut également protéger les formes de diversités qui s’y déploient. On apprend le haïda au lycée et à l’école. Je ne parle pas couramment, mais j’apprends. On utilise de nouveau le langage vernaculaire, plus intuitif, cela facilite l’apprentissage. Le problème c’est qu’il reste de moins en moins d’interlocuteurs chez nos aînés, c’est comme si la jeunesse repartait de zéro. Et puis c’est une langue complexe qui met énormément de temps à s’appréhender. Ma mère par exemple, a été traductrice du haïda pendant 15 ans, mais ne se considère toujours pas bilingue. Pour profiter des aînés qui parlent quand même toujours cette langue, même si parfois ils ont peu de temps, on a construit un programme : chaque semaine les jeunes sont invités à partir en immersion 10 heures par semaine avec les aînés pour apprendre le haïda. C’est majoritairement par ce lien intergénérationnel qu’on arrivera à valoriser de nouveau la culture haïda.

“Les ours sont très importants pour nous, c’est un animal qui représente symboliquement notre frère ” 

ADA :  Haïda Gwaii est connue pour ses paysages magnifiques, sa richesse tant au niveau de la flore que de la faune. La relation qui existe entre les Haïdas et leur environnement est forte. Deux animaux sont particulièrement importants dans la culture haïda : l’ours, aussi connu sous le nom de “Brother Bear” de par sa ressemblance aux Hommes et le saumon, nourriture principale à la fois des Haïdas et des ours. Qu’est-ce qui explique ce lien avec ces deux animaux totem ?

H.E. Les ours sont très importants pour nous, c’est un animal qui représente symboliquement notre frère. Auparavant, notre peuple chassait avec précaution l’ours, sa peau était utilisée pour les regalias, nos tenues traditionnelles. Les porter, c’est porter la force de l’Ours et s’associer à ses capacités mentales et physiques. Lorsqu’un ours était chassé pour sa peau,  on mangeait aussi la viande même si cela n’a jamais fait partie du régime traditionnel haïda. D’ailleurs, ces chasses étaient souvent faites à contrecœur. Je me souviens que mon père me disait enfant « On n’aime pas les tuer les ours, car quand ils sont dépecés ils ressemblent à un humain, à une personne ». Dans les années 2000, notre culture a fait un bond de géant sur le sujet : nous avons décidé d’interdire la chasse à l’ours. Nous faisons nos tenues traditionnelles autrement maintenant.

Le saumon représente notre lien à la mer, aux fleuves, l’abondance et la prospérité de notre peuple. Nous sommes un peuple de pirogues également, un peuple qui vit avec l’eau. Le saumon est un pont entre nous humains et les milieux aquatiques. Néanmoins, nous sommes confrontés aujourd’hui à un problème qui remet en cause ces liens : la pêche intensive. En effet, il y a des entreprises de pêche sportive qui sont localisées à Haïda Gwaii, et jusque là les relations entre eux et la nation haïda étaient plutôt calmes, même s’il y avait des tensions. En effet, ils pêchaient plus qu’ils n’en avaient le droit, cela leur revenait moins cher de payer les amendes et d’être connus des touristes comme « la pêcherie où on peut pêcher autant qu’on veut ». Malheureusement, on ne pouvait pas faire grand-chose. Il y a depuis longtemps des inégalités d’accès aux ressources, les locaux qui n’ont pas de bateaux doivent attendre que l’eau monte et que les poissons arrivent dans les rivières. Les pêcheries vendent du loisir au tourisme : se faire une partie de pêche dans un lieu magnifique, au large de notre île. Tandis que nous, nous pêchons uniquement pour nous alimenter. 

La crise du covid-19 a permis de changer les choses : nous avons décidé de fermer l’accès à l’île à tous les non-résidents. Ces entreprises devaient donc rester fermées, mais elles ont décidé de continuer leurs activités en faisant venir des touristes en avion privé jusqu’à Haida Gwaii, mettant en danger par la même occasion toute la population de l’île, à commencer par nos aînés. Pendant l’été on a manifesté : on est allé symboliquement fermer les pêcheries, montrer aux gens qu’ils n’étaient les bienvenus sur les territoires si c’était pour en détruire la ressource. On est allé se confronter à eux, en bateau pour leur montrer que ce qu’ils faisaient n’était pas bien. Ces actions ont d’ailleurs entraîné l’émergence d’un mouvement haïda majoritairement porté par des femmes et nommés « Daughter of the river procedure». Finalement, grâce à ce mouvement, le gouvernement nous a donné les moyens légaux de les faire fermer. Il aura fallu attendre une crise de si grande ampleur comme celle de la COVID pour que le gouvernement fasse attention à nous. C’est désolant et pour autant le combat n’est pas terminé.

Les pêcheries ont publié des plaidoyers pour continuer leurs activités, ils font du lobby auprès du gouvernement qui pourrait à tout moment céder. Leurs arguments favoris : ils n’ont pas été consultés lors des récentes décisions du gouvernement. Quelle ironie lorsque ça fait des décennies que le peuple haïda n’est jamais consulté sur les sujets qui concernent pourtant leur propre territoire. En tout cas, ces problèmes ne sont pas anodins, tout est lié. Les problèmes environnementaux sont liés aux problèmes culturels à Haïda Gwaii. Protéger notre environnement, c’est protéger notre culture. On ne peut pas tirer un trait entre l’environnement et la culture, tout est interconnecté. Le travail qu’on fait pour reprendre, revitaliser, redécouvrir notre culture dépend aussi de notre capacité à revitaliser le territoire.

ADA : À l’archipel des alizées, on a une habitude : finir nos entretiens par une touche de poésie. Est-ce qu’il y un lieu apprécié que vous aimeriez partager ? 

H.E. Un lieu que j’aimerai vous partager, c’est une forêt ancienne. Il y en a beaucoup à Haïda Gwaii, mais il peut s’agir de n’importe quelle forêt où l’on peut trouver de la vie et des vieux arbres. Les arbres détiennent tellement de connaissance à nous transmettre. Si on est lent, si on s’immerge dans le lieu, on peut les écouter et les entendre. C’est dans ces endroits que  je trouve ma paix et ma motivation.

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