Irène Bellier, tome 2/2

“Les peuples autochtones doivent être reconnus comme nos égaux”

Irène Bellier est l’une des plus grandes anthropologues françaises. Directrice de recherches au CNRS, enseignant à l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales (EHESS), ses recherches se concentrant sur l’étude des populations autochtones, notamment les Maihuna, peuple de la forêt péruvienne, sur la place des femmes dans différentes sociétés, sur les institutions, ont renouvelé l’anthropologie. Le combat de sa vie : soutenir la reconnaissance des peuples et des individus oubliés. Un entretien réalisé en deux parties, par Clotilde Géron, Laura Robez-Masson et Clément Molinier.

Archipel des alizées  : Suite à vos recherches sur les Maihuna, vous travaillez aujourd’hui sur la représentation des peuples autochtones dans les institutions internationales. Comment en êtes-vous venue à travailler à l’échelle internationale?

Irène Bellier : Après avoir travaillé sur le rapport homme – femme chez les Maihuna, un sujet fondamentalement politique, je me suis orientée vers l’étude anthropologique des institutions : j’ai commencé par une anthropologie des élites, en analysant l’École Nationale d’Administration (ENA) puis je me suis intéressée à la Commission Européenne. À la suite de ces études qui m’ont conduit à opérer une transition de l’anthropologie sociale et culturelle à l’anthropologie politique, j’ai commencé à m’intéresser au mouvement international des peuples autochtones, en orientant mes recherches vers une nouvelle institution : les Nations unies.

À partir de 2001, j’ai observé ce qui se passait dans les organes dédiés aux questions autochtones alors en plein développement. Je constatais qu’il existait une vraie dynamique liée à un mouvement très original et en pleine construction. Les rassemblements onusiens annuels nourrissaient une réflexion sur les droits humains, notamment à destination des autochtones. En décrivant et en analysant le processus juridique à l’œuvre, j’ai commencé à me demander comment un autochtone pouvait rejoindre la scène des Nations unies, si éloignée de l’univers des communautés locales. Cela m’a amené à porter une grande étude comparative sur plusieurs pays choisis sur certains critères. J’ai retenu des pays anglophones, francophones et hispanophones, parce que les pays de ces trois langues dominantes présentent des cultures politiques et juridiques distinctes et ont tenu des positions de négociation significativement. différentes. J’ai enfin stimulé une approche par peuple afin notamment de mettre en perspective les effets diviseurs des droits nationaux pour des peuples transfrontaliers.

ADA : En quoi siéger à l’ONU peut aider les peuples autochtones à défendre leurs droits au niveau national?

 

I.B. Les questions autochtones perturbent le jeu des États depuis au moins 500 ans. Les structures politiques des États-nation ont été mises en place sans les autochtones et les ont marginalisés. Avec l’adoption de la Déclaration des Nations unies sur les droits des peuples autochtones, l’enjeu de la reconnaissance des peuples autochtones, de leurs institutions propres, de leur droit à l’autodétermination est devenu plus pressant. Mais il se pose de manière très variable selon les pays et dans la plupart des cas, les autochtones sont très fortement minoritaires. En Amérique latine, les autochtones, très nombreux, ont pu faire valoir des luttes et opérer des transformations politiques et constitutionnelles lors des transitions démocratiques suivant l’effondrement des dictatures. En Afrique, en Asie, ou en Océanie, les questions autochtones n’ont pas débouché sur une transformation des États, en raison d’ importantes différences dans les modes de (dé)-colonisation. Des écarts de représentativité se ressentent aux Nations unies, même si l’institution qui accueille la participation autochtone pourrait influencer les États pour faire évoluer leurs normes. Quelques 90 pays sont concernés par la présence de peuples autochtones, pour un nombre approximatif et global de 500 millions de personnes, représentant près de 5000 langues et cultures diverses. L’enjeu de leur contrôle est, du point de vue des États, majeur.

Les Nations unies et les autochtones ont pris en compte la nécessité de transformer les discours en pratiques effectives, et posé l’enjeu de la mise en œuvre des dispositions incluses dans la Déclaration. Cela a conduit, à la fin des deux décennies consacrées aux peuples autochtones par l’Assemblée générale des Nations unies à entamer, en 2014, une nouvelle réflexion au terme de laquelle a été établi un document. Dédié à la mise en œuvre, et signé par les États-Membres, ce document engage le système international au travers du Plan d’action à l’échelle du système (SWAP-IP, selon l’acronyme anglais) et invite les États à élaborer des Plans d’action nationaux. Trois éléments importants sont ressortis.

Le premier, c’est que les autochtones souhaitaient avoir un ambassadeur de haut niveau auprès du secrétaire général des Nations unies, chargé de les représenter et de pousser les questions autochtones dans les agendas onusiens. 

Le deuxième élément était de proposer une feuille de route pour que les Nations unies prennent en compte, dans l’intégralité de leurs arbitrages, la Déclaration sur les droits des peuples autochtones et fassent en sorte que le droit international sur les peuples autochtones transite vers les droits étatiques. L’idée, au fond, était que les Nations unies proposent un outil pour que les gouvernements appliquent la Déclaration. 

Enfin, les autochtones souhaitaient participer aux affaires les concernant au sein de l’ONU, en accédant notamment à un statut de représentation singulier, et plus largement dans toutes les situations qui affectent leur existence et développement. Ce volet implique de prendre en considération les institutions propres des gouvernements autochtones, qui sont extrêmement variées à l’échelle du globe. Le but est de sortir du modèle des ONG qui leur est actuellement imposé pour participer aux négociations onusiennes.

Mine de rien ces trois éléments ont permis une avancée majeure à l’ONU : les autochtones sont plus proches de la gouvernance de l’ONU et ils s’efforcent, par ce biais, de modifier  les rapports de force car le fait est là, 195 Etats pèsent davantage que 5 000 peuples autochtones. Je me rappelle un discours fort du chef du gouvernement Navajo à l’Instance permanente des Nations unies sur les questions autochtones, lors de la discussion sur les modes de représentation et de participation.  En portant haut la voix, il a tranquillement annoncé  “Je suis le chef de la nation navajo, un chef d’Etat égal au président Obama, il n’est pas question que je siège par la vertu d’une ONG”. Par ces mots, il signifiait qu’il représentait un peuple, une Nation, une histoire, un territoire. Sera-t-il un jour entendu ?  Les négociations traînent…

En Nouvelle Calédonie, les conditions de la paix sociale procèdent d’un réagencement des compétences politiques entre État et territoires

ADA : Comment la présence des peuples autochtones à l’ONU permet-elle de redéfinir la notion de peuple ?

I.B. Les peuples autochtones revendiquent des droits collectifs, sur des territoires, nécessaires à leur survie et à leur existence. Or l’État veut bien reconnaître les us et coutumes de ces populations, voire leurs langues et cultures distinctes, mais il fait peu de cas des dynamiques citoyennes et politiques qui émergent de ces collectifs. Si les autochtones ont insisté pour être considérés comme des peuples, et non comme des minorités nationales ou comme des populations agrégeant des individus, c’est parce que c’est le seul moyen, par le droit international, de se voir reconnaître la capacité à décider de leur avenir. Par extension, les reconnaître comme peuples, c’est aussi leur permettre de revitaliser leurs structures collectives, y compris pour adapter leurs manières de “faire politique”. Il fallut 25 ans de négociations ardues pour que soit inscrit à l’article 3 de la Déclaration, le droit des peuples autochtones à disposer d’eux-mêmes. Il s’agit maintenant pour les autochtones de s’appuyer sur celui-ci pour faire face aux avancées des des industries extractives que l’État laisse faire voir organise.

Ce qui est particulièrement intéressant, c’est que les sociétés autochtones connaissent des formes politiques radicalement différentes des structures étatiques. D’ailleurs, la plupart des peuples autochtones ne souhaitent pas se rassembler pour former un État, ils veulent construire autre chose, plus en phase avec leur héritage culturel, leur diversité, leurs relations spéciales à l’environnement. La représentation à l’ONU fait partie de cette stratégie d’intégration.

ADA : Malgré cette représentation à l’échelle internationale, les peuples autochtones sont confrontés aux limites des État-nations. Leurs espaces de vie ont été réduits à peau de chagrin et leurs territoires, supports d’un grand nombre de leurs pratiques culturelles, continuent d’être pillés par le capitalisme. Comment les peuples autochtones, et plus particulièrement les Maihuna, vivent cette déterritorialisation ?

I.B. Les autochtones ne naissent pas peuple autochtone, tout comme le territoire ne naît pas d’une division administrative. Ils deviennent peuple, tout comme ils font territoire, par des processus de construction politique, qu’ils étendent d’ailleurs aux autres êtres de la nature. Dans le cas des Maihuna, au moment où je commençais ma thèse, je savais qu’ils disposaient d’un territoire reconnu par le gouvernement du Pérou à travers la loi des communautés natives, laquelle ne reconnaît pas des peuples mais des établissements autochtones. Une délimitation avait été faite pour chacune des 4 communautés. Cependant, lorsque je suis arrivée chez eux, ils n’étaient pas au courant qu’ils disposaient d’un territoire légalement protégé. Ils savaient qu’une enquête avait été faite, mais n’avaient pas été informés des avancées et n’avaient pas vu les titres de propriété. Pourtant c’est de ces titres dont ils avaient besoin pour défendre leur territoires contre les intrusions des non-autochtones, notamment les industries extractives. Cela témoignait des moyens à l’œuvre pour, malgré la loi, limiter leurs capacités à s’exprimer et à faire valoir leurs droits.

Ce problème provenait du système de patronage qui a rendu les Maihuna, comme d’autres amérindiens en Amazonie, dépendants de familles métisses perdurant sur plusieurs générations. Pour le comprendre, il faut remonter à la colonisation et à la période qui suivit. En effet, les populations indiennes ont été mises en esclavage ou allouées contre des salaires de misère, voire contre quelques biens à des “propriétaires” dits “patrons”.  La période de 1870 à 1930 fut une hécatombe pour les indiens. Les chiffres montrent que la population maihuna fut réduite à 10% des familles enregistrées (300 à 30 familles). Je suis arrivée chez eux 50 ans après la fin de l’exploitation du caoutchouc, mais un système similaire régnait, avec moins de violence que précédemment.  Des Métis (les patrones) habilitaient les Maihuna à travailler pour eux : contre quelques fusils, ils les envoyaient chercher des espèces rares d’arbres, du gibier, du poisson, des fruits, pour leur consommation ou la vente en ville ou à la scierie. L’intégralité des profits revenant aux Métis qui revendaient par ailleurs aux Maihuna les biens de la ville à des prix gonflés : double exploitation assurée. 

À l’époque, commençait l‘exploitation industrielle de la forêt. J’ai prévenu les Maihuna de cette exploitation, en leur disant que les troncs de bois qui descendaient la rivière étaient en fait à eux et qu’il faisait partie de leur zone territoriale. Je proposai d’en informer qui de droit à la ville d’Iquitos pour qu’une enquête soit diligentée. Mais lorsque les Maihuna ont dit aux patrones que le bois leur appartenait, celui-ci a voulu se débarrasser de moi. Après quelques moments difficiles, je suis parvenue à contacter le service forestier de la ville d’Iquitos. Et cela a permis d’améliorer la situation pour les Maihuna. Cet évènement a attiré mon attention sur le fait que la notion de territoire fermé n’était pas du tout présente chez les Maihuna à cette époque.

“Ils deviennent peuple, tout comme ils font territoire, par des processus de construction politique” 

Danse traditionnelle du peuple Kanak en Nouvelle Calédonie

ADA : La France est également habitée par des populations autochtones, en Guyane et en Nouvelle Calédonie notamment. Pourtant notre république ne semble pas tellement valoriser cette diversité culturelle… Comment percevez-vous le cas français ? 

I.B. Pour comprendre le cas français, on peut essayer de saisir ce qu’est ou plutôt n’est pas, le multiculturalisme à la française. Car le multiculturalisme, comme option politique, ne renvoie pas du tout aux mêmes logiques sociales selon que l’on se situe en dans un univers anglo-saxon, qui étend les bénéfices du multiculturalisme aux populations migrantes mais n’inclut pas les autochtones, ou en Amérique du sud où c’est l’inverse qui prévaut. En France, la constitution ne reconnaît pas d’autres peuples que le peuple français, ni n’accepte pas que des droits différenciés sur le territoire national. Toutefois le cas kanak témoigne d’une inflexion et celle-ci est intéressante à observer, car il s’agit ici d’un peuple qui a fait de l’indépendance son combat politique. Après une période de violence, les accords de Matignon puis de Nouméa ont été signés. Ils ont conduit à un réajustement des compétences respectives de l’État et du territoire, notamment en matière d’éducation et de santé, par une délégation au gouvernement local de la Nouvelle Calédonie. C’est par une voie détournée que la mention du peuple kanak arrive dans le pacte constitutionnel, à travers la référence à l’Accord de Nouméa. Le territoire aujourd’hui jouit d’un gouvernement local, des formes d’autonomie et d’autodétermination sont admises. Elles concernent non seulement le peuple kanak et le territoire des trois provinces, mais aussi les néo-calédoniens, notamment de la Grande Terre. Cela montre que des solutions à un conflit ancien entre les Kanaks et les descendants des colonisateurs sont envisageables. Les conditions de la paix sociale procèdent d’un réagencement des compétences politiques entre État et territoires, pour que la culture et l’identité kanak soient reconnus. Mais leur destin est toujours lié à celui des non-kanaks, et lié à celui de la France.

En règle générale, les sociétés majoritaires ne sont pas bien informées du fonctionnement des sociétés minoritaires. C’est en train de s’améliorer dans certains pays, comme le Canada. Ça se fait grâce à une certaine cohésion avec des actions politiques fortes dans les universités, un relai pertinent des médias, des enquêtes indépendantes et des commissions “Vérité et réconciliation”. En France, peut-être que les universités ne sont pas assez engagées sur la question, les médias encore moins et les luttes autochtones sont moins relayées. Cela change avec l’investissement que font les autochtones des réseaux sociaux, et un engagement plus général pour une planète plus saine.  Tout l’enjeu des peuples autochtones est aujourd’hui de prendre part à la politique nationale, de faire en sorte d’être reconnus comme des égaux. Ils/elles ne veulent pas être dans des cabinets de curiosités et encore moins être enfermés dans des catégories muséales, géographiques ou scientifiques. C’est pourquoi je pense que les anthropologues qui connaissent finement leurs sociétés doivent s’engager pour porter les propositions des peuples autochtones dans leurs universités et dans leurs États.

 

ADA : À l’archipel des alizées, on a une habitude : finir nos entretiens par une touche de poésie. Est-ce qu’il y un lieu que vous aimez et que vous voudriez partager avec nous?

I.B. Je ne sais pas comment répondre à cette question. J’ai voyagé dans beaucoup d’endroits, j’ai aimé beaucoup d’endroits il est difficile de choisir parmi tous ces lieux. Mais je pourrai proposer un retour en forêt amazonienne, dans le bruissement des feuilles qui précède l’arrivée des fortes pluies, l’envolée des aras qui toujours par paires traversent la rivière, les fleurs que l’on découvre au bord de l’eau ou tout en haut des arbres quand on peut en apercevoir la cime, car en dessous règne un tapis de feuilles, de racines tubulaires, de lianes, ponctuées d’épiphytes, entre des arbres immenses aux écorces lisses ou râpeuses. J’invite à naviguer sur les eaux noires, d’une transparence étonnante, à traverser les tourbillons des grands fleuves, sous l’écume du matin, à voir de manière surprenante des canoës détachés de leurs amarres remonter la rivière, sans pilote, juste poussés par la force des eaux du grand fleuve en aval qui gonflent sous l’afflux des pluies dans les Andes. J’invite à un voyage entre ciel et terre, au fil des reflets de cet univers magique où tout ce qui vit, du plus petit insecte au grand jaguar, se déplace entre terre et eau…

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