Lucas Brochot

“Le cinéma doit rendre justice à la diversité territoriale de la France”

Étudiant en cinéma, enfant de la ville de Creil dans le département de l’Oise, Lucas Brochot a observé la commune évoluer ces vingt dernières années. Militant aujourd’hui de l’écologie, et fier défenseur du 7ème art, Lucas Brochot revient dans cet entretien sur les enjeux des villes moyennes et sur la nécessaire reprise de l’art dans les territoires. Sous son regard, se dégage un vœu d’espoir pour la ville de Creil : en faire une terre de liens et d’écologie. Un entretien réalisé par Damien Deville.

Archipel des alizées  : Creil a connu une évolution qu’on retrouve dans de nombreuses villes moyennes : le centre ville se paupérise aux bénéfices de la périphérie.  Comment expliquer cette dévitalisation ?

Lucas Brochot : Creil a un statut de ville moyenne paradoxal : certes elle est isolée géographiquement, mais elle a su profiter de l’aura de Paris. C’est une ville moyenne métropolisée, si j’ose me permettre cette expression. Du fait de cette singularité, j’ai perçu une évolution des commerces qui tendent vers l’homogénéisation. Autrement dit, la diversité des commerces en centre-ville se perd énormément. Cela s’explique en partie par des choix politiques qui ont pu porter préjudice à la commune. Par exemple, la place Saint-Médard, qui est censée être le cœur vivant de la ville, est aujourd’hui enlacée d’immeubles d’une dizaine de mètres de haut, limitant par extension les espaces de rencontre et d’échange. Ces choix urbanistiques ont participé à fragmenter le lien social. Les espaces piétons sont également trop peu encouragés à Creil, pourtant ils sont des outils de flâneries, des outils qui permettent aux citoyens de s’approprier l’espace urbain et de co-créer pour la ville. 

Paradoxalement, la ville garde des commerces animés, mais on les trouve davantage dans les quartiers populaires de la ville. Je crois que c’est parce que ces quartiers se caractérisent en partie par un fort tissu associatif, et une forme de vie communautaire, entendue ici par l’importance que les individus accordent aux noyaux familiaux et à leurs attaches culturelles. Cela participe finalement à une vie gorgée de liens, à une vie enracinée. En comparaison, le centre-ville de Creil est habité majoritairement par des gens qui travaillent à Paris ou à Amiens. Ils ne sont pas là au quotidien et participent peu aux animations de la ville. Ils sont déracinés.

ADA : Les villes moyennes anciennement spécialisées dans le tissu industriel, à l’image de Creil, sont finalement très cosmopolites, faisant émerger des cercles d’affinités par nationalité qui sont de véritables appuis pour les populations étrangères qui viennent habiter sur le territoire. Toi qui es un enfant du pays, comment vois-tu le rôle des communautés dans une ville comme Creil ?

L.B. L’aspect cosmopolite à Creil s’explique par la présence d’anciennes industries qui ont recruté des travailleurs venant de l’Afrique du Nord et de l’Europe de l’Est, mais aussi de la présence du RER D, qui attire certaines populations qui souhaitent profiter des opportunités de Paris tout en habitant dans un tissu urbain calme et peu dense. Creil peut ainsi être pensée comme une extension de la banlieue Nord de Paris. 

Pour ma part, j’ai grandi dans l’un des quartiers les moins cosmopolites de la ville. Pourtant ce n’est pas le quartier le plus aisé de la commune, mais par extension je n’ai pas grandi auprès des communautés. Néanmoins, depuis mon regard extérieur, je pense que les communautés répondent en grande partie à des enjeux en termes d’accueil et d’accompagnement, notamment au sujet des démarches administratives. Elles sont de véritables appuis pour certaines personnes. Il faut imaginer que certaines familles ne parlent pas très bien le français lorsqu’elles arrivent sur le territoire, et par effet inverse, les salariés de la mairie ne maîtrisent pas les langues arabes, d’Europe de l’Est ou de l’Afrique de l’Ouest. Avoir des tiers qui sont des ponts entre les deux mondes, permet la rencontre entre une personne qui arrive et le territoire qui l’accueille. Les communautés, ce sont également des espaces d’économie alternative et d’échange de service. Par la multitude d’échanges qui s’y crée, l’argent reste sur le territoire et se redistribue. D’une certaine manière, et contrairement à certaines idées reçues, les communautés font atterrir le vivre ensemble dans les territoires et forgent des liens entre l’ici et l’ailleurs. Bien sûr, il y a un risque également à cette économie alternative : celui de créer des espaces d’échanges qui se suffisent à eux-mêmes, et par extension qui se déploient en marge de la vie collective de la commune. Et c’est sur ce point précis que les pouvoirs publics ont un rôle à jouer : connecter la vie des communautés à celle de la ville dans son ensemble.

 

“Pour donner un futur rayonnant à Creil, nous devons réfléchir à ces manières plurielles de nous ré-enraciner.”

ADA : Quels sont les espaces de rencontre qui se déploient à Creil et comment ces derniers ont évolué au fil du temps ?

L.B. L’un des espaces de rencontre privilégiés pour moi, c’était la place Saint Médard. Quand on sortait du lycée, c’était souvent l’endroit où l’on se retrouvait entre ami.es. La plupart de mes ami.es habitait dans le quartier des Cavées tandis que j’habitais de l’autre côté de l’Oise. La place Médard a joué ce rôle de centralité de part et d’autre de l’Oise. Mais la place ayant subi des évolutions urbanistiques qui ont coupé court aux activités, on n’y restait pas. Une fois qu’on s’était retrouvé, on partait ailleurs.

L’île Saint-Maurice, le parc sur l’Oise au milieu de la commune, a beaucoup évolué. Quand j’étais jeune, l’île était insalubre, on y trouvait beaucoup de déchets et d’activités illégales. La reprise en main de la mairie et les aménagements portés récemment ont permis à l’île de devenir un véritable espace de liens. Les jeunes s’y retrouvent pour jouer, les familles pour pique niquer, on y passe pour rejoindre les quartiers de part et d’autre de l’Oise. L’île est devenue un lieu de rencontre mais aussi un lieu de solitude pour ceux et celles qui le souhaitent. On peut lire de manière apaisée, flâner dans ses propres pensées. Ce qui est plaisant, c’est qu’elle est majoritairement parc. Il n’y a pas de béton sur cette île. Cela permet de rendre la ville à la nature également. J’aime l’idée que les centralités des communes se structurent à partir d’espaces verts. 

La ville reste malgré tout ségrégée. Une anecdote : j’ai fait tout mon collège et tout mon lycée à Creil. A cette époque là, j’allais sur le plateau pour rejoindre des connaissances. Le plateau, c’est la partie de la ville de Creil où se concentrent les quartiers populaires. Depuis que je suis en licence, à Paris, je vais sur le plateau seulement deux à trois fois par an. Cela illustre deux choses à mon sens. La première c’est que, si on a pas de connaissance à un endroit, on n’y va pas. Pourtant la ville de Creil est suffisamment petite pour qu’on puisse profiter de la totalité de ces espaces au quotidien. L’action publique devrait mieux penser ces liens entre les quartiers, condition d’un vivre ensemble apaisé. Cela pourrait passer par une meilleure répartition de l’offre culturelle entre les quartiers. La deuxième chose que ça illustre, c’est lorsque notre activité n’est pas directement sur le territoire, y compris notre activité d’étudiant, on se déconnecte de nombre de quartiers, de nombre de lieux. Pourtant, je vis toujours à Creil, j’y suis tous les soirs et tous les weekend. Pour donner un futur rayonnant à Creil, nous devons réfléchir à ces manières plurielles de nous ré-enraciner.

Vue aérienne de la ville de Creil - Source : ville de Creil.

ADA : tu es toi-même issu de la culture, finissant un cycle d’étude en art et cinéma. A la manière d’un art, vivre un territoire, c’est aussi du sensible, une manière de ressentir les lieux qui nous entourent. Qu’est-ce que la culture peut apporter au vivre ensemble dans les territoires ?

L.B. Du débat, de l’échange d’idées, différentes manières d’appréhender le monde. De toute cette diversité, peut faire germer des graines pour faire évoluer la ville. Le cinéma avec, toute la tradition de débat qui l’entoure, offre un espace de confrontation idéologique assez important. A l’heure où nous avons de plus en plus de mal à nous rencontrer et où les gens restent enfermés dans des convictions, nous aurions tous et toutes fortement à gagner de la confrontation idéologique.

Au même titre que le cinéma enrichit les territoires, je crois que le cinéma peut apprendre des territoires. Aujourd’hui, la production mainstream du cinéma a tendance à être centralisée. Tous les films ou presque se passent en ville, et très majoritairement en région parisienne. Ça n’a pas toujours été le cas. Il n’y a encore pas si longtemps, il y avait des studios à Nice, et plus généralement un peu partout en France. Or le cinéma est une représentation culturelle de nos démocraties. Mettre davantage en scène les territoires dans le cinéma, c’est permettre au cinéma d’être davantage créatif tout en rendant justice à la diversité qui se déploie en France. Je me souviens notamment de la manière marquante dont a été filmé Philadelphie dans Rocky I. Le film met en scène le territoire, fait interagir le personnage principal avec les habitudes et les coutumes des quartiers. Rocky est même un personnage de cinéma iconisé par l’appartenance à son territoire. On retrouve aussi les sales besognes de certaines activités des quartiers pauvres des Etats Unis, l’harmonie ici comme ailleurs n’étant pas l’apanage des humains. C’est très enrichissant et ça donne une œuvre cinématographique majeure. C’est malheureusement tout cela que le cinéma français a perdu et qu’il serait sage de retrouver.

“Rocky est même un personnage de cinéma iconisé par l’appartenance à son territoire”

ADA : tu es toi-même issu de la culture, finissant un cycle d’étude en art et cinéma. A la manière d’un art, vivre un territoire, c’est aussi du sensible, une manière de ressentir les lieux qui nous entourent. Qu’est-ce que la culture peut apporter au vivre ensemble dans les territoires ?

L.B. Du débat, de l’échange d’idées, différentes manières d’appréhender le monde. De toute cette diversité, peut faire germer des graines pour faire évoluer la ville. Le cinéma avec, toute la tradition de débat qui l’entoure, offre un espace de confrontation idéologique assez important. A l’heure où nous avons de plus en plus de mal à nous rencontrer et où les gens restent enfermés dans des convictions, nous aurions tous et toutes fortement à gagner de la confrontation idéologique.

Au même titre que le cinéma enrichit les territoires, je crois que le cinéma peut apprendre des territoires. Aujourd’hui, la production mainstream du cinéma a tendance à être centralisée. Tous les films ou presque se passent en ville, et très majoritairement en région parisienne. Ça n’a pas toujours été le cas. Il n’y a encore pas si longtemps, il y avait des studios à Nice, et plus généralement un peu partout en France. Or le cinéma est une représentation culturelle de nos démocraties. Mettre davantage en scène les territoires dans le cinéma, c’est permettre au cinéma d’être davantage créatif tout en rendant justice à la diversité qui se déploie en France. Je me souviens notamment de la manière marquante dont a été filmé Philadelphie dans Rocky I. Le film met en scène le territoire, fait interagir le personnage principal avec les habitudes et les coutumes des quartiers. Rocky est même un personnage de cinéma iconisé par l’appartenance à son territoire. On retrouve aussi les sales besognes de certaines activités des quartiers pauvres des Etats Unis, l’harmonie ici comme ailleurs n’étant pas l’apanage des humains. C’est très enrichissant et ça donne une œuvre cinématographique majeure. C’est malheureusement tout cela que le cinéma français a perdu et qu’il serait sage de retrouver.

ADA : Creil a un patrimoine industriel important. En flânant dans la ville, on découvre d’une rue à l’autre, des reliques qui appartiennent à l’épopée industrielle, aujourd’hui peu valorisées dans le tissu urbain. Quelles fonctions nouvelles donner à ces lieux ?

L.B. Je parle un peu pour ma paroisse, mais j’en ferais bien des lieux à très fort rayonnement culturel. On pourrait y trouver un musée valorisant la trajectoire sociale et économique du territoire, des espaces de spectacle et de lecture, des lieux où l’on invente un vivre ensemble sans cesse renouvelé. Pendant longtemps, on a pensé chaque lieu par une fonction unique. Aujourd’hui nous avons besoin de sortir de cette logique, pour proposer des espaces fortement multifonctionnels, qui brassent large et qui permettent l’interculturalité. Ainsi pensés, ces lieux peuvent redonner de l’espoir aux gens en leur permettant de se projeter dans la bonne direction. J’aime penser ces lieux comme des espaces d’équilibre, entre la ville et ses habitant.es, entre le cœur urbain et les campagnes qui l’entoure.

ADA : À l’archipel des alizées, on a une habitude : finir nos entretiens par une touche de poésie. Est-ce qu’il y un lieu que tu aimes et que tu aimerais partager avec nous ?

L.B. Je suis très attaché à la ville de Tarascon. C’est la ville de mes grands-parents., sur le Rhône, entre Marseille et Avignon. C’est une jolie petite ville provençale. J’y ai beaucoup de souvenirs. J’y retourne chaque année à Noël et durant l’été pour profiter du soleil et des couleurs orangées du centre-ville. 

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