Malcom Ferdinand :

“La manière de parler des territoires d’Outre-mer est une question politique”.

Malcom Ferdinand est un jeune philosophe martiniquais et français. Il vient de sortir un livre aux éditions du Seuil intitulé Une écologie décoloniale – Penser l’écologie depuis le monde caribéen. Dans cet essai que l’on juge important, l’auteur initie une rencontre entre deux mouvements qui semblent séparés : les mouvements anti-racistes et décoloniaux avec les mouvements écologistes. À sa lecture, la perspective d’un nouveau monde se dégage : un monde fait de justice et de diversité, un monde de relations, un monde fier de ses altérités.
Archipel des alizées : Malcom, tu aimes te présenter comme Martiniquais et Français. Une démarche différente qui tranche avec les récits républicains, ne jurant que par la seule identité française. Comment définirais-tu l’identité martiniquaise et en quoi complète-t-elle ton identité française ?

Malcom Ferdinand : Je crois que chaque martiniquais se représente l’identité martiniquaise de manière différente. C’est une quête impossible d’essayer de la définir. Ce qui est davantage important, c’est de saisir que l’identité est un concept mouvant qui change à chaque fois que l’on se présente. En fonction de à qui on s’adresse, on peut adosser à notre identité une dimension culturelle, historique, anthropologique comme des dimensions professionnelles, de classes ou d’appartenances populaires.

Néanmoins, se dire martiniquais pour moi, dans le contexte républicain français, c’est attirer l’attention sur une histoire qui est souvent méconnue ou alors connue par le grand public qu’à travers un ensemble de clichés tels que la plage, la mer, la marijuana et bien d’autres. Là où le républicanisme français a tendance à gommer les différences, à assimiler les gens en détruisant la diversité, à forcer les gens à avoir des traits culturels identiques pour appartenir à une même citoyenneté, affirmer différentes identités permet au contraire de porter un autre discours : celui de dire qu’on peut avoir une citoyenneté commune tout en valorisant nos différences.

Enfin, mon identité martiniquaise renvoie à quelque chose de très simple : c’est l’espace dans lequel je suis né et celui que je connais le mieux. C’est l’endroit où j’ai appris à dire mes premiers mots et où j’ai fait mes premières rencontres… La Martinique c’est mon histoire.

“L’histoire coloniale esclavagiste a fortement impacté les possibilités de construire une économie diversifiée ou d’avoir une réellement unité sociale. Cette même histoire esclavagiste reste le témoin des grandes inégalités à l’œuvre en Hexagone et Outre-mer.”
ADA : En France, face au capitalisme, certains territoires semblent avoir été complètement oubliés des politiques publiques, des opportunités sociales et culturelles ou encore de l’emploi… C’est notamment le cas des territoires ruraux, des villes anciennement spécialisées dans les activités industrielles, des DOM TOM. C’est comme si nombre de territoires avaient perdu leurs identités. Est-ce que lutter contre les inégalités entre les territoires ne  nécessiterait pas de réaffirmer certaines identités territoriales ?

M.F. Je vois plusieurs clés d’explications à ces inégalités territoriales qui traversent la France. La première c’est la centralisation des pouvoirs qui est propre au gouvernement français qui amène une organisation administrative peu flexible aux réalités locales. Il y a également une forme de centralisation aussi des opportunités professionnelles, culturelles et éducatives dans les grands centres urbains. Cette dynamique est très prégnante dans les Outre-mer, malgré notre éloignement avec l’Hexagone. En Martinique, dès qu’on a 18 ans l’une des voies les plus valorisée consiste à quitter son territoire pour aller faire ses études à Paris, Bordeaux ou Toulouse. Il va de soi qu’une fois le diplôme acquis, les jeunes souhaitent retourner dans les Antilles pour participer au développement du territoire, à l’éducation etc… Néanmoins, si la volonté est là, la réalité est beaucoup plus compliqué : il y a aux Antilles une réelle difficultés à trouver un emploi satisfaisant, il y a moins d’opportunités sociales et économiques, des marchés bouchés où il est difficile d’entreprendre. L’un dans l’autre, nombre de personnes se retrouvent piégées et finissent par passer l’intégralité de leurs carrière professionnelle en France hexagonale. Néanmoins, ces initiatives citoyennes se mettent en place telles que le projet « Alé Viré » aidant les jeunes à trouver un emploi en Martinique.

Dans les Outre-mer, il y a un certain nombre d’indicateurs socio-économiques qui ne trompent pas. Il y a chez nous une plus grande pauvreté, un manque d’infrastructures, une difficultés d’accéder au soin, un nombre de médecins relativement faible comparé au nombre d’habitants. Si chaque territoire d’Outre-mer à une histoire particulière (celle de la Polynésie est différente de celle de Mayotte ou encore de celle de la Martinique), je crois que les origines de ces inégalités à mon avis sont à trouver dans la constitution même de ces territoires qui n’ont pas été conçus historiquement selon le même schéma de développement que la France hexagonale. Au contraire, ce sont des territoires qui étaient prévus et vécus uniquement pour fournir des denrées alimentaires à la France hexagonale. L’histoire coloniale esclavagiste a fortement impacté les possibilités de construire une économie diversifiée ou d’avoir une réellement unité sociale. Cette même histoire esclavagiste reste le témoin des grandes inégalités à l’œuvre en métropoles et Outre-mer.

“L’identité est un concept mouvant qui change à chaque fois que l’on se présente. En fonction de à qui on s’adresse, on peut adosser à notre identité une dimension culturelle, historique, anthropologique comme des dimensions professionnelles, de classes ou d’appartenances populaires”.
ADA : DOM TOM, territoires ultramarins, territoires insulaires… tous ces mots qu’on utilise dans le vocabulaire commun pour définir l’identité des îles françaises semblent toutes renvoyer à la position périphérique et marginale de ces territoires. Les mots font les choses disait Foucault. Est-ce que rester fidèle à ce que représente les îles, ne commencerait pas par changer la manière dont nous nommons les territoires insulaires français ?

M.F. C’est une question complexe parce que le mot “Outre-mer” est précisément ce qui définit les Outre-mer. Il reste néanmoins un terme problématique. Ce qui rassemble par exemple la Martinique et la Nouvelle-Calédonie, c’est le fait que ce sont des archipels qui se situent à la périphérie politique et géographique de la France hexagonale. Cette notion de périphérie a le paradoxe d’ouvrir à l’altérité autant que de renvoyer à l’oppression qu’a connu ces territoires. Néanmoins, utiliser le mot “Outre-mer” ou territoire “ultramarins” peut cacher la diversité qui imprègnent aujourd’hui ces territoires : je ne connais aucune personne qui se définisse en disant “je suis de l’Outre-mer”, ou “je suis un citoyen ultramarin”. Par contre on va dire je suis Kanak, Réunionnais, Martiniquais, Guadeloupéen…

Redéfinir ces territoires par leurs singularité géographique ou anthropologique est une manière de sortir de l’homogénéisation factice. Cela permet également de se poser la question de “qui parle” et quelle importance accorder à cette parole. Une nouvelle manière de considérer ces territoires c’est déjà de les écouter, de comprendre comment eux-mêmes se pensent dans leur diversité, se présentent et s’expriment.

Autre problème, la manière dont la France s’approprie ces territoires. Au-delà de l’homogénéisation de ces territoires, dans les représentations politiques et géographiques, on n’inclut pas les Outre-mer. Cette dynamique n’est d’ailleurs pas propre à la France, on retrouve cette exclusion dans les autres pays qui sont également composés d’ancien territoires colonisés tels que les Etats-Unis avec Puerto Rico, le Royaume du Pays-Bas avec Curaçao. Enfin, il y a un autre problème de langage, qu’on retrouve dans pas mal d’allocutions ou de discours politique : celui de dire que “la France a des îles”, “elle a des territoires ultra marins”. L’utilisation du verbe avoir est problématique : quel est le statut de ce “je” qui se dit “avoir ces territoires” et quel est le statut de ces territoires qui deviennent alors des possessions. La manière de parler des territoires d’Outre-mer est une grande question politique.

ADA : Ton livre intitulé “Une écologie décoloniale” s’ouvre sur un mot puissant : la colère. Est-ce d’abord un sentiment de colère envers les difficultés que traversent les Caraïbes qui t’a amené à porter des réflexions sur les mondes caribéens ?

M.F. Oui il y a de la colère, mais pas uniquement pour les Caraïbes. Ma colère est davantage ancré dans les injustices plurielles qui structurent actuellement les sociétés. Plus précisément, j’ai voulu pour ma part dédicacer ce livre à mes proches mais aussi aux luttes des naufragés et aux pertes écologiques des mondes. Certaines critiques pourront dire que formuler tel mot peut délégitimer un propos en disant que c’est juste quelqu’un qui parle sous le coup de l’émotion. Moi je pense qu’au contraire c’est très sain d’être en colère quand on voit ce qui se passe dans le monde. Comment peut-on rester de marbre face à tous ces naufragés, à ces noyés en Méditerranée, à ce nombre de militants écologistes défendant les forêts et les littoraux qui sont assassinés de manière hebdomadaire, face à cette espèce de bulle dans laquelle nous évoluons et qui nous cache les violences qui perforent nos sociétés. Tout dépend après de ce qu’on en fait de cette colère. Personnellement, la colère contre toutes ces injustices est le point de départ de mon engagement scientifique et citoyen dans le monde. Et de cet engagement naît le livre.

ADA : Le livre part également d’une fracture politique : les mouvements écologistes d’un côté, et les mouvements décoloniaux de l’autre qui semblent avoir eu du mal à se parler. Qu’est-ce qui selon toi a rendu ce dialogue impossible les dernières décennies ?

M.F. La double fracture que j’explicite dans le prologue de mon livre est née d’une fracture politique, scientifique et philosophique qui se remarque dans l’absence de dialogue entre mouvements écologistes et mouvements décoloniaux. Je crois que cette impossibilité de dialogue prend ses racines dans un produit de la modernité : celui d’avoir séparé non seulement humain et environnement mais aussi d’avoir institué une hiérarchie raciste entre l’Homme blanc et les hommes et les femmes de couleur qui a légitimé la colonisation. Paradoxalement l’écologie s’est également construite autour de cette même hiérarchie. En effet, en écologie on a construit des outils à la fois théoriques et conceptuels qui ne permettent pas d’aborder l’histoire coloniale quand on parle de l’écologie. Le mot “nature” ne le permet pas, le mot “anthropocène” ne le permet pas, le mot “effondrement” dans la manière dont il est promu aujourd’hui ne le permet pas non plus. On se retrouve donc avec un ensemble de thèmes et de concepts écologistes qui ont des vocations universelles mais qui, au final, perpétuent une invisibilisation de l’histoire coloniale et des inégalités qui en découlent : ils sont dans l’incapacité de reconnaître la singularité de l’autre. Car avec ces concepts les peuples anciennement colonisés, les personnes racisées sont sous représentés, les territoires des pays dits du Sud sont sous représentés, les non humains sont sous représentés. L’écologie garde alors un point d’ombre, quelque chose qu’on n’a pas voulu regarder et qu’on a glissé sous le tapis.

Tout cela a créé une forme de méfiance que je juge légitime de l’ensemble des peuples, des mouvements anticoloniaux, décoloniaux, afro-féministes, indigènes qui ont vu ces espaces écologistes comme le prolongement d’un système occidental dominant, comme un prolongement du silence qui est porté sur leurs histoires. Il y a bien sûr eu des contres exemples, qui ont su opérer des points de rencontres entre les mouvements indigènes et les mouvements écologistes, je pense notamment au courant de la justice environnementale aux États-Unis. Mais ces initiatives sont restées anecdotiques, de l’ordre de la démarche individuelle. Elles n’ont jamais structuré des mouvements de fond permettant d’emmener écologie et justice décoloniale dans un seul et même horizon. Il devient donc nécessaire que les écologistes mènent un examen critique de cette exclusion dont ils ont été, peut-être malgré eux, les artisans. Mon livre est une démarche qui va dans ce sens.

“C’est très sain d’être en colère quand on voit ce qui se passe dans le monde”
ADA : C’est notamment pour réconcilier ces deux mouvements, que tu as forgé le concept d’écologie décoloniale. Est-ce que tu pourrais nous définir ce que tu entends par-là ?

M.F. Par le concept d’écologie décoloniale j’entends un ensemble de courants, de mouvements politiques, de pensées et d’actions qui sont en capacité de mettre au même niveau l’urgence de préserver les écosystèmes  d’un côté, et l’urgence d’une lutte contre les les différentes discriminations raciales, contre les inégalités de genre et pour la justice sociale. C’est donc une pensée écologiste qui essaye de dépasser la double fracture entre mouvement environnementaux et mouvements décoloniaux. L’écologie décoloniale est donc d’abord une pensée écologiste qui permet d’emmener dans un même horizon l’environnement, le sort accordé aux minorités, la revalorisation des territoires marginalisés, des peuples indigènes et des peuples racisés. L’écologie décoloniale est ensuite une pensée de l’émancipation des peuples anciennement colonisés qui brasse également une nouvelle manière de porter la liberté, l’égalité des chances, les représentations des différentes couleurs de peau et des différentes couleurs de la terre. 

ADA : À ce sujet, une figure revient à plusieurs reprises dans ton livre : celle des Marrons. Ces esclaves qui se sont enfuis de l’oppresseur, pour bâtir des communautés indépendantes. Comment la figure du marron peut-elle inspirer une nouvelle action citoyenne aujourd’hui ?

M.F. J’évoque la figure des marrons car ils contiennent une pluralité. Les marrons représentent ces personnes qui ont mis en action, comme les peuples indigènes avant eux, cette double lutte qu’est l’écologie décoloniale : l’opposition à l’esclavage et à la domination coloniale, l’opposition au contrôle injuste et violent de leur corps, de leur progéniture et de leur espace intime. Les marrons ont donc été des résistants politiques au monde colonial, et qui en même temps ont également exprimé une opposition à une manière d’habiter la terre qu’on peut qualifier « d’habiter colonial ». Une façon de faire territoire qui consiste à exploiter de manière compulsive à des fins capitalistes les écosystèmes, à travers les plantations, les usines, l’extraction d’énergie fossile. Aux Antilles, cela a pris notamment la forme de grandes plantations de bananes et de canne à sucre où les écosystèmes tout autant que les humains sont violentés.

Prendre connaissance de cette figure extrêmement forte qu’est le Marron permet de voir que l’écologie n’est pas qu’une question environnementale mais qu’elle implique aussi la demande d’une justice sociale, d’une égalité entre femme et homme, une demande de justice contre ces formes d’esclavages qui continuent encore aujourd’hui dans bien des territoires de manière insidieuse. Autant de combats qui, nous l’avons vu, ont été mis de côté pendant longtemps les discours écologistes. Je pense que les marrons devraient figurer dans le panthéon des pionniers de l’écologie et qu’ils peuvent inspirer aujourd’hui des nouvelles alliances militantes.

D’ailleurs, de nouvelles formes d’action ressemblant à celles des marrons, commencent à prendre forme dans les territoire. Dans mon essai, je prends également l’exemple des ZAD, ces formes d’occupation de la terre qui cherchent à s’extraire du monde capitaliste et où s’invente une manière originale de donner vie, d’être en lien avec la diversité, de créer des rapports conviviaux, de porter une solidarité par-delà l’humain. Ces mouvements redonnent de l’élan à la figure du marron. Il faut néanmoins garder en tête que les représailles, les violences, les formes de contrôles qu’ont connu les marrons (et que vivent encore les marrons parce que certaines communautés existent toujours) étaient extrêmement dures, extrêmement cruelles et ne sont en aucun cas comparables avec ce que vivent les militants écologistes actuellement. Je crois qu’il y a un réel enjeu à savoir discerner ces différentes formes de violence que subissent les militants de part le monde : faire une manifestation à Paris n’a pas les mêmes conséquences que faire la même manifestation au Mali, au Congo ou en Chine. Avoir en tête les différences en termes de conséquences des actions écologistes de par le monde permettrait je crois d’ouvrir la porte à des alliances très puissantes et afficher publiquement une demande citoyenne de justice à l’échelle internationale. Le monde doit se regarder.

“Le Monde doit se regarder !”
ADA : Tu fais également le lien entre les oppressions que peuvent connaître Afrique et DOM TOM avec les oppressions que les sociétés humaines tendent à exercer envers les animaux. Les défenseurs/partisans de la cause animale d’ailleurs se structurent de plus en plus en société et invitent à reconsidérer la place des animaux en société. Plus précisément, comment un lien renouvelé à l’animal peut également modifier notre rapport à l’humanité ?

M.F. Les rapports que l’on a aux animaux dans leur diversité sont des rapports aux territoires. Le fait de consommer de la viande, du poisson, du lait, issus d’un élevage intensif, ce n’est pas uniquement une pratique diététique, c’est un rapport à la terre ! Or l’exploitation qui a été faite des êtres humains par le passé se reproduit à travers l’exploitation des animaux et que, loin d’une opposition comme cela est souvent perçu, il y a plutôt des alliances à créer entre les militants écologistes et les militants de la cause animale, parce qu’au final la domination des animaux cache bien souvent, dans une même perspective de rapport à la terre, des formes d’oppressions entre les êtres humains eux-mêmes. Ainsi les luttes contre les discriminations, les luttes pour la justice sociale, pour l’égalité femme homme ont tout intérêt à s’intéresser à l’avenir des animaux. Là encore des alliances sont à trouver. Mais dans l’autre sens j’ai voulu montrer qu’il y a une manière de penser la cause animale qui permet de faire des liens avec le traitement qui est encore en cours aujourd’hui de certains êtres humains, en l’occurrence les minorités racisées, notamment les Noirs. Le recours au vocabulaire anti-esclavagiste est assez important dans la cause animale. On y parle “d’abolition”, “d’amélioration des conditions de vie”… La proposition que je fais dans mon livre est de comprendre que ces formes d’animalisation, ces formes de contrôle extrêmes des corps et ces mises à mort n’ont pas lieu uniquement sur les animaux mais se retrouvent dans le traitement réservé à ces personnes racisées.

Personnellement je suis né dans une société qui a une très forte sensibilité à l’esclavage des Noirs et à la traite négrière, parce que je sais que ces faits politiques, que ces crimes ont été fondateurs de la société dans laquelle je suis né. Sachant cela, j’ai un regard particulier et sévère sur toute forme d’injustice et d’esclavage. Par conséquent, en toute sincérité avec ce que je suis, je ne peux pas valider le traitement d’autres êtres sentients à travers l’esclavage, ce à quoi renvoie pourtant la majorité des conditions actuelles d’élevage. C’est une forme que j’ai appelée dans mon livre un “habiter esclavagiste de la Terre”. En tant que survivant de l’esclavage je ne peux pas reproduire par mes modes de consommation ce même habiter esclavagiste de la terre.

ADA : La perspective décoloniale amène nécessairement la question de l’autonomie politique. A l’image de la Polynésie française qui a été inscrite par l’UNESCO officiellement comme territoire à décoloniser, est-ce que permettre aux Caraïbes de s’inventer par elles-mêmes ne nécessiterait pas un accès à l’indépendance politique ? L’as-tu déjà imaginé dans tes rêves les plus fous?

M.F. L’indépendance a souvent été pensée en termes de séparatisme : on est jugé indépendant dès lors que l’on n’a plus de relation, que l’on coupe les ponts. Peut-être que cela permettrait effectivement d’avoir une souveraineté locale sur le territoire mais la clé du futur politique économique et social de la Martinique comme du reste des Antilles ne dépend pas uniquement du rapport à la France. On est dans un monde globalisé et c’est un nouveau rapport à chaque espace, chaque individus, chaque peuple qu’il s’agit de cultiver. Ainsi davantage que de raisonner à travers le prisme de l’indépendance, raisonner par le lexique du projet me paraît davantage fertile. La vraie question est donc pour moi la suivante : quelles sont les considérations qui vont être déployées pour pouvoir faire advenir un monde que j’espère plus écologiste, plus juste, plus convivial, un monde favorisant la créativité et la singularité de chacun ? Cela demande nécessairement de s’ouvrir à un monde qui cultive le vivre-ensemble, un monde décentralisé, où les métropoles ne seraient plus les seuls espaces concentrant les richesses académiques culturelles ou économiques. Mon rêve est qu’on puisse se balader partout dans le monde en pouvant observer la diversité, en pouvant vivre avec l’autre au gré des rencontres. Je souhaite voir des musées de qualité partout, des œuvres d’arts dans chaque pays, des objets anthropologiques africains en Afrique et non plus dans les seuls musées parisiens. Je souhaite voir un monde où il n’y aurait plus de centre, mais des réseaux de partout. Or la seule réponse de l’indépendance n’est souvent pas satisfaisante pour répondre de manière complète à toutes ces questions. L’Angleterre par exemple a beau mettre une barrière avec son Brexit, elle devra toujours composer avec le reste du monde. En tous cas, il est nécessaire et juste qu’elle se pose la question de son lien avec les autres pays du monde.

ADA : À l’archipel des alizées, on a une habitude : finir nos entretiens par une touche de poésie. Est-ce qu’il y un lieu apprécié que tu aimerais partager ?
M.F. Un endroit que j’aime beaucoup est la montagne Pelée, le volcan endormi au nord Martinique. C’est un lieu en hauteur où j’aime aller me balader. Le volcan est traversé par l’histoire politique et géologique de la Martinique. Il est à l’origine de la constitution même de l’île et bouleversé son histoire politique notamment lors de l’éruption de 1902 qui détruisit la ville de Saint-Pierre. C’est un lieu qui a quelque chose de spirituel. Il faut un certain effort pour s’y rendre mais le résultat vaut le coup : son ascension rappelle à quel point nous sommes interdépendants. Nos territoires sont le produits de toutes ces relations entre humains, avec les non-humains, mais aussi avec la matière, ces roches chaudes qui, par leurs mouvements, nous parlent de l’histoire du lieu qu’on habite. Enfin, quand est au-dessus, on a une vue imprenable sur toute la Martinique, suspendue entre la mer Caraïbe et l’océan Atlantique. On peut alors poursuivre ce rêve Caraïbe, un rêve immémorial porté par tant de peuples, d’artistes et de penseurs : celui d’un archipel du monde.
Malcom Ferdinand :  “La manière de parler des territoires d’Outre-mer est une question politique”.

Cet entretien a été réalisé et retranscrit de manière collective par : Nicolas Baylé, Damien Deville, Kady Josiane Dicko, Aneth Hembert, Marc Meric de Bellefon, Pauline Rapilly Ferniot. 

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