Patrick Scheyder

“Nous devons combattre tant par amour que par raison”

Patrick Scheyder est penseur de l’écologie et pianiste. Entre nature et culture, entre philosophie et art, il déploie depuis des années une pensée qui cherche à retisser des liens entre présent et passé, entre humains et non humains, entre territoires. A l’occasion de la sortie de son dernier livre “Pour une pensée écologique positive” aux éditions Belin, il revient pour l’Archipel des Alizées sur la nécessité de territorialiser les luttes et l’action politique.

Archipel des alizées : Ton livre s’introduit par une phrase forte : “Ecrire un livre sur l’écologie, c’est faire oeuvre de mémoire”. Elle amène nécessairement la question de la transmission. Comment l’écologie renouvelle ce que l’on peut hériter d’une génération à l’autre ?

Patrick Scheyder : Pour moi, l’écologie doit se penser en 3D ; passé-présent et avenir. Je veux contrer la perception courante du grand public, qui est celle de la seule actualité. La seule perception du présent est aplatie, et elle est anxiogène. Pourquoi ? D’abord, il y a de bonnes raisons d’être anxieux – entre le réchauffement global et la destruction de la biodiversité. Ensuite, l’humain a horreur de la nouveauté ; il l’apprécie pour un nouveau vêtement, un nouveau plat… mais dans sa vie, cette promesse d’incertitude l’angoisse terriblement. C’est pourquoi, l’écologie a tout intérêt à se réclamer d’une histoire, d’une antériorité bien fondée pour se faire entendre. Et pour se faire comprendre. L’écologie doit devenir culturelle, et non événementielle ou ponctuelle. Il en est ainsi de tout sujet sérieux : connaître son histoire, c’est le circonscrire, l’appréhender, et se forger des outils pour l’avenir. Par ailleurs l’écologie est à la fois scientifique, et subjective. C’est pourquoi l’opinion qu’on a sur le vivant interfère sans cesse sur la réalité de la vie. L’humain vit ainsi en partie comme il se conçoit, et comme il conçoit ce qui l’entoure. L’histoire de nos conceptions est donc parallèle à celle de notre évolution sur la planète. Et puis un jour, patatras ! Ce qu’on nomme la nature se rappelle à notre souvenir : une pandémie, une éruption. Un phénomène incontrôlable survient et il rebat toutes les cartes. Du coup nos conceptions sont contraintes d’évoluer, de s’adapter. Ou de disparaître. L’évolution de l’humain suit ce chemin.  Parfois elle se fait de bonne grâce, mais c’est plutôt rare ! Bien souvent c’est ce partenaire de l’humain qu’il appelle « la nature », qui le met au pied du mur. Qui le force à évoluer. En se considérant comme un élément de cette nature, en épousant son rythme mobile, l’humain apprendra à faire révolution avec elle, et non contre elle.

ADA : La première partie de ton livre est une histoire des perceptions de la nature, de l’antiquité à nos jours. Comment ces dernières ont évolué au fil du temps, et quels sont les enseignements que l’on peut tirer de cette histoire des perceptions ?

P.S. L’histoire des perceptions de la nature est une fresque passionnante. C’est la quête de l’humain soit pour mieux comprendre le monde, soit pour le dominer plus complètement. Mon but dans cet ouvrage « Pour une pensée écologique positive » est de réactiver à distance ces conceptions. Prendre de la hauteur pour les considérer, adopter une vue panoramique, et faire nos choix ! C’est ce que j’appelle le « devoir de mémoire ». Mais cela n’a rien à voir avec une nostalgie. C’est plutôt raviver dans le passé ce qui peut être utile, ou inspirant pour le présent. La création d’un nouvel imaginaire a nécessairement de profondes racines dans le passé ; nos gènes, notre culture, notre histoire en tant qu’espèce humaine.  Quand des jeunes réensauvagent des forêts, se construisent des cabanes ; quand ils vivent en autosuffisance, ils retrouvent une part de ce qu’on fait leurs ancêtres. Mais ils y ajoutent  le « génie » de leur génération. La nouveauté est dans le contexte très différent de celui leurs aïeux. Et dans la culture qu’ils portent en eux. Cette culture est toute autre -avec la connaissance de la technologie notamment- avec aussi le choix qu’ils font de tenir à distance une part de cette technologie. Leurs ancêtres n’avaient pas le choix, eux. C’est donc la même chose, mais aussi une toute autre chose en réalité. La nouveauté de perception et d’action peut aussi se cacher dans un infime détail, qui avec le temps créera une innovation considérable. J’ai conçu ce livre comme un manuel, qui en évoquant le passé, parle sans cesse d’avenir. Pour moi, l’écologie mélange les temps sans cesse. Elle abolit les temps fixes pour créer des temps composés. C’est d’une grande richesse culturelle. Pour croître, et s’installer durablement dans le temps, l’écologie doit franchir absolument la barre culturelle. C’est un élément indispensable pour créer la base d’un consensus dans la société, et se développer. La République -par exemple-, c’est une histoire, un imaginaire, et la culture qui va avec. L’écologie n’a d’autre choix que de se « cultiver » si j’ose dire, et d’ambitionner une dimension historique et de synthèse pour perdurer.

Au demeurant, l’élaboration d’un consensus social et culturel est indispensable, car on ne fera pas l’écologie contre la société, mais bien avec elle.

“S’émerveiller, comme moteur de l’apprentissage

ADA : Un passage de cette histoire nous a particulièrement interpellé : la pensée grecque de l’antiquité. Il en ressort des penseurs de l’antiquité un profond respect du vivant, et un émerveillement permanent. Est-ce qu’il serait pertinent de remobiliser certains concepts de la pensée grecque pour (ré)apprendre à prendre soin du vivant ?

P.S. Avant Socrate , les Grecs se posent plein de questions sur la situation de la Terre dans l’infini cosmique. Ils cherchent des explications aux phénomènes. Avec Socrate, la philosophie devient plus indigène au genre humain : à quoi bon se soucier de la mécanique céleste ? Tâchons d’analyser la problématique humaine, et savoir comment tourne la Terre ne sert ici à rien… Puis avec Platon, et surtout Aristote, la recherche sur le vivant redémarre. Aristote avec son disciple Théophraste va mener ce qu’ils appellent une « Enquête sur la nature ». J’aime beaucoup ce terme ; je crois que l’humain ne fera toujours qu’enquêter ! Cette position d’humilité et de conscience est très raisonnable. Elle contient aussi une dose d’émerveillement, car en développant notamment la botanique, Théophraste et Aristote nous apprennent à voir la nature. C’est une attitude que reprendront ensuite Léonard de Vinci, Jean-Jacques Rousseau, George Sand ou Gilles Clément : s’émerveiller, comme moteur de l’apprentissage. Et relier les éléments du vivant entre eux. Aristote cherche des éléments de liaison entre le végétal et l’animal, il compare, il associe. Parfois il se trompe. Il règle la question cosmique par exemple, en plaçant la Terre au centre de l’Univers… Comme ça c’est fait. Mais ça ne l’empêche pas de se pencher sur la vie de l’huître, et de lui trouver des points communs avec l’arbre. Les années s’inscrivent par des stries d’accroissement sur la coquille de l’huître, comme sur les cernes des arbres. Il en déduit une sorte de parenté, d’analogie. Et la possible continuité d’un règne à l’autre. 

 

“L’écologie bienveillante, comme positive, est pour moi diversifiée, à l’image d’une société” 

ADA : On retrouve en partie cette notion d’émerveillement beaucoup plus tard dans l’histoire : dans le courant littéraire du romantisme. Vous revenez sur l’action de l’une de ses plus grandes figures : George Sand et son combat pour la forêt de fontainebleau. Qu’est-ce qui a incité George Sand à militer pour cette forêt ? Par extension comment l’émerveillement incite à la lutte ? 

P.S. Quand on voit les recherches actuelles sur l’arbre, la communication sous terre des végétaux entre eux, on ne peut qu’être admiratif. George Sand, par la connaissance comme par l’intuition, appelait cela une communication sous-cutanée. Elle était férue des travaux de Darwin, et c’est précisément un disciple et vulgarisateur de Darwin –Ernst Haeckel- qui a créé en 1866 le terme écologie. Quand Sand s’élève contre la déforestation en forêt de Fontainebleau (1872), elle s’inscrit dans une lutte qui commence dès les années 1840. Ce sont à l’origine de jeunes peintres (les peintres de l’Ecole de Barbizon) qui mènent la danse. Menés par le jeune Théodore Rousseau âgé d’à peine 25 ans, ils s’élèvent contre l’abattage de vieux chênes, remplacés par des pins sylvestres de meilleur rapport. Ils ferraillent contre l’Etat, ils arrachent les jeunes pieds de pin à l’instar de nos faucheurs de maïs OGM… Leur habile campagne de lobbying médiatique, fait plier l’Administration. C’est ainsi que dès 1853 ce sont 624 hectares de bois qui sont préservés, décision entérinée en 1861 par un décret impérial, protégeant 542 hectares de vieilles futaies et 555 hectares de rochers. On les appellera les Séries artistiques. La beauté du site est bien l’argument qui sauve la forêt.

Fontainebleau devient ainsi le premier parc naturel au monde, avant la création de Yellowstone aux Etats-Unis (1872). Cette année 1872, Fontainebleau est de nouveau menacée. La France, épuisée par la guerre de 1870 qu’elle a perdu, a besoin d’argent. On reprend l’abattage. C’est alors qu’un Comité de protection artistique de la forêt de Fontainebleau est créé. Victor Hugo y adhère par ces mots : « Un arbre est un édifice, une forêt est une cité, et entre toutes les forêts, la forêt de Fontainebleau est un monument. Ce que les siècles ont construit, les hommes ne doivent pas le détruire. » Quand à Sand, elle prend sa plus belle plume. Elle écrit une sorte de tribune dans le journal Le Temps, et en 12 pages, elle ajoute aux arguments de la beauté, ceux de l’écologie : la purification et la régulation de l’air par les végétaux, l’atmosphère qui s’assèche par faute de l’abattage excessif. L’exploitation massive des ressources, leur épuisement à terme comme celui du charbon qu’elle évoque. La folle course à l’énergie, la « forêt vierge » (maintenant l’Amazonie) en péril… Tout y est ! Pour finir, elle en appelle à une révolte citoyenne, pour s’élever contre ce qu’elle nomme « des mesures d’abrutissement et d’insanité. » C’est le premier texte consciemment écologique en France.

ADA : Se dégage également de lutte pour la préservation pour fontainebleau, une lutte pour un territoire, pour un paysage, pour un lien à l’autre. Pourtant le lien et les territoires ont tendance à être oubliés dans les luttes militantes. Comment peut-on faire pour réinventer le lien et les territoires dans les combats écologistes ?

 

P.S. L’émerveillement est d’autant plus solide, qu’il s’appuie sur des connaissances concrètes. C’est bien le cas de Sand ; elle gère 250 hectares de terre dans son domaine de Nohant dans le Berry, elle s’y connaît. Dans ses romans dits champêtres (La petite Fadette, Le meunier d’Angibault etc.) Sand expose la simplicité de la vie rurale. Elle exalte le territoire Berrichon, et y trouve une certaine pûreté. Ce n’est pas un romantisme attardé, comme on le dit parfois ! C’est au contraire une autre sorte d’activisme. En exaltant les bienfaits d’une vie retirée, d’une sobriété heureuse, du rapport fructueux avec la terre, Sand s’oppose à ce qu’elle nomme une « ruralité réaliste » : celle née des débuts de la mécanisation, des champs infinis et alignés, de la destruction des forêts. Si on peint la vie des néo-ruraux actuels, on retrouve ces mêmes valeurs ; frugalité, vie saine quoique parfois dure physiquement. Ce qui diffère, je le répète, ce sont les choix qui sont faits.

Les paysans Berrichons du temps de Sand sont devenus pour beaucoup des « exploitants », tenus par les dettes qui s’attachent au rendement. Ils gèrent des centaines d’hectares. Et les paysans frugaux, auto-suffisants, sont maintenant issus des villes qu’ils ont fui. Mais la terre reste.  L’attachement à « sa terre » est un élément que je crois essentiel. Les jeunes ont totalement raison de se réapproprier leur territoire, par tous les moyens. De l’aimer, de se coltiner avec lui. Si on lâche la terre, on est fichus. La connaître, c’est la réinvestir physiquement comme mentalement, une contribution essentielle pour la sauver. On peut être activiste en cultivant un seul hectare par soi-même, ou en communauté. Cultiver ainsi –au lieu d’abandonner- est déjà un acte politique personnel. Toute civilisation part de la terre, et elle y revient toujours. Ignorer cela, c’est comme perdre connaissance. C’est négliger beaucoup de précieuses informations, et déléguer à divers artifices le soin de nous informer sur le vivant. C’est enfin se résigner à devenir dépendant, sans aucune contrepartie vitale de choix.

Les arguments de l’intuition, de la connaissance et d’un certain bon sens me semblent indispensables pour mener une lutte. Ils doivent nécessairement se croiser, pour se renforcer. Mener un combat avec le rapport du GIEC en main n’est pas suffisant ! Car toute approche exclusivement technique a ses limites. En exaltant la biodiversité d’un côté, elle peut aussi peiner à se projeter dans le long terme, par sa seule technicité. L’intuition d’Hugo, celle de Théodore Rousseau, et les connaissances de Sand, forment une biodiversité d’approches esthétiques, scientifiques et culturelles. Ce faisceau de perceptions fit leur force.

J’en conclus qu’on doit combattre tant par amour, que par raison ! Au demeurant, la perception du jeune Théodore Rousseau sur la personnalité de l’arbre, rejoint d’une manière confondante les recherches évoquées sur la vie du végétal, comme un être sensible, et interdépendant. Il est enfin essentiel de se rappeler que la nature déploie tout un ensemble de stratégies qui font le tissu du vivant. L’écologie –et surtout elle- doit faire de même dans sa structuration, et dans sa diffusion. L’écologie sera stratégique ou ne sera pas.

ADA : Tu appelles à une écologie bienveillante et positive. Comment la porter concrètement ?

P.S. Ce qui est négatif, c’est une pensée et une action dirigées dans un seul sens. La diversité des cultures humaines répond à la diversité des espèces végétales et animales. La stratégie de la nature est de se diversifier pour résister à toute menace d’extinction. La monoculture, que ce soit dans le domaine agricole, silvicole ou intellectuel est un risque majeur. La monoculture d’un arbre (je pense aux platanes du canal du Midi) est un risque : une petite maladie, et c’est fini. Il en va de même pour la culture de l’esprit. « Si tous les humains pensaient de la même façon, avec une seule culture , unifiée etc. », mais c’est un rêve de dictateur ! Et c’est aussi la mise en péril de l’espèce humaine… une petite maladie, physique comme intellectuelle, et c’est fini… L’écologie bienveillante, comme positive, est pour moi diversifiée, à l’image d’une société. Elle respecte ses individus, au bénéfice d’un collectif évolutif.  Toute situation d’équilibre est fugace- puisque par définition, la nature invente toujours. Par conséquent, toute situation de déséquilibre n’est elle aussi que passagère. Rien n’est fixe, et l’écologie n’y fait pas exception. La diversité et la mobilité sont une chance, et l’issue réside certainement dans l’examen approfondi de cette chance. Nous devons adopter de façon consciente un certain biomimétisme des cycles naturels, que nous devons accompagner. Or, imiter la nature, c’est nous imiter nous-même, qui en faisons partie. Ce qui paraît étrange au premier abord. Comment s’imiter soi-même ? C’est ici que la dimension historique intervient, comme un miroir de nos expériences passées, et prospective de notre histoire à venir. Soit une vue en perspective.

L’éducation à l’écologie a donc un rôle majeur, dans une scolarité qui va du primaire à Sciences Po ! Pour convaincre, il faut éduquer, et proposer au grand public des outils multiples. Pour convaincre, il faut encore toucher les consciences par une Promesse. L’élaboration d’une promesse tient du concret, du culturel, voire du spirituel. Quand j’étais ado, la promesse était très pragmatique : plus de loisirs, plus de revenus etc. Ca vaut ce que ça vaut, on voit le résultat désastreux sur la nature. Maintenant il n’y a plus de promesse, si ce n’est celle de survivre ! Une société ne pourra se maintenir longtemps dans l’exercice de la roue-libre, et sans destinée enviable. L’écologie positive c’est prouver que ce sera mieux –ou différemment mieux- qu’avant. C’est un challenge politique, humain, écologique, culturel et économique.

 L’histoire de l’écologie devra aussi s’enseigner, car elle est éminemment transversale. Elle interroge les sciences, la philosophie, le développement de l’agriculture, celui de la pensée. Elle interroge aussi –et peut-être en tout premier lieu- nos racines ancestrales. Comment nos ancêtres faisaient-ils, avant l’histoire écrite ? Qu’est-ce qui a fondé l’humanité et qui la fonde toujours, en parallèle des lois de la vie, et de son exploitation ?  Quelles sont les décisions qu’une espèce est appelée à prendre ? Car nous ne sommes pas que des individualités pensantes, qui se voudraient autonomes. Nous sommes aussi une collectivité, un groupe. Au lieu de voir un monde finissant, je perçois au contraire un monde qui a beaucoup de pain sur la planche ! 

 

ADA : A l’Archipel des Alizées, on a une tradition, finir nos entretiens par une touche de poésie. Est-ce qu’il y a un lieu aimé que tu aimerais partager ?

P.S. Voici une dizaine d’années, j’ai fait une tournée entre le Kazakhstan et le Kirghizstan. Pour aller d’un pays à l’autre il y avait une seule route, toute droite, et très dangereuse ! Une sorte de piste goudronnée.  A notre gauche nous avions de très hautes montagnes, sublimes, et à notre droite une étendue plate, la steppe déserte, parcourue par des gardiens de chevaux demi-sauvages. On se serait cru au Far-West, mais c’était plutôt le Far-East ! Arrivé à Bishkek (capitale du Kirghistan), j’ai eu un sentiment de sécurité étrange. Je me sentais à l’abri, au milieu d’un continent, entouré d’une terre dont je percevais en quelque sorte le battement. 

 

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