Raphaël Boutin Kuhlmann

“Les collectivités n’ont pas le monopole de l’intérêt général pour penser le développement local”

Passé par l’association des Maires Ruraux de France et par  la Fondation Terre de Liens, Raphaël Boutin Kuhlmann place le développement rural et local au cœur de ses engagements. En 2016, il part s’installer dans la Drôme où il fonde la coopérative foncière “Villages Vivants”. Depuis, il est devenu une figure des nouvelles manières de faire territoire. Dans cet entretien, il revient pour l’Archipel des Alizées sur la nécessité de penser autrement l’intérêt général et sur les espoirs qu’il place, face aux crises contemporaines, dans l’innovation et le lien dans les villages. Un entretien réalisé par François Gicqueau et Clotilde Géron.

Archipel des alizées  : Les territoires, après des décennies d’oubli, prennent de nouveau scène dans le débat public. Néanmoins, la polysémie du terme rend parfois difficile son appropriation par le grand public. Comment définissez-vous la notion de territoire et pourquoi est-ce important de porter cette notion en citoyenneté ?

Raphaël Boutin Kuhlmann : Je n’ai pas une définition précise du territoire, parce qu’il est intéressant de revenir à des approches moins technocratiques et à des approches liées à la terre, à l’ancrage. C’est ce qui illustre aujourd’hui les territoires ruraux : ils témoignent d’un besoin d’enracinement, de choisir son lieu de vie, là où pendant longtemps, les populations étaient prisonnières des grands bassins urbains, de l’accessibilité et de la mobilité. On assiste aujourd’hui à une inversion des valeurs, ce qui est une bonne nouvelle ! On renoue avec les campagnes parce qu’elles sont capables d’offrir une qualité de vie avec une forme d’idéal. 

L’importance dans la notion de territoire, c’est le pluriel. Chaque territoire porte une singularité, une manière de voir, d’être en lien, de faire habitat ou de faire projet,  ou en tout cas devrait être singulier. Un territoire, ça reste des écosystèmes socio-économiques différents, avec des zones de plaines, de grandes cultures, de vallées, de montagnes, des territoires périurbains où il y a des similitudes mais surtout des identités et des terroirs avec des cultures propres, des histoires propres, des identités propres. C’est dans cette notion de territoire que je me retrouve. 

ADA : Avec Villages Vivants, vous êtes implantés dans la Drôme où vous participez à une revitalisation des villages. A l’heure où les inégalités ont tendance à se creuser entre métropoles et campagnes ou entre différents territoires ruraux, comment participer à une revitalisation juste et solidaire des villages ?

R.B.K. Les premières années de Villages Vivants, on avait la prétention de penser qu’on allait pouvoir revitaliser les campagnes, certains continuent à le penser. Or, faire de la revitalisation c’est comme le développement : on peut participer à un mouvement, mais nous n’avons pas de baguette magique, il faut rester modeste, nous ne sommes qu’un élément parmi d’autres.

Les campagnes de manière générale sont victimes de la centralisation des opportunités et des services. Cela entraîne la fermeture de lieux, catalyse la périphérisation des commerces ainsi que la digitalisation commerciale. Les services s’éloignent également, rationalisés par des logiques marchandes et ont tendance à abandonner les campagnes aux profits des grandes métropoles. 

A Villages Vivants, nous pensons au contraire qu’il faut dézoner, hybrider et mélanger. De là émerge une richesse nouvelle : les centres-villes se sont créés sur la multiplicité d’usages. C’est du logement, du commerce, du service, de la mobilité, le tout mélangé. Ce sont ces hybridations qui créent un vivre-ensemble réellement partagé, un village où il y a du lien.  A partir du moment où on sépare ces différentes fonctions, cela ne fonctionne plus. 

Le second point important pour nous, c’est l’économie sociale et solidaire (ESS), qui est un vecteur important du développement rural. Je pense notamment à cette petite épicerie, qui vend des produits locaux dans un zone désertifiée. Personne ne jurait sur elle, elle a pourtant maintenant un chiffre d’affaires de 400 000 euros par an. Ce succès s’explique par le pilier social de l’entreprise : son enracinement dans le territoire, le lien aux agriculteurs et par extension aux habitants qu’elle propose. Ce sont également des projets qui ont une forte résilience, par la qualité des relations qui s’inventent avec les différents acteurs du projet.  On pourrait faire des parallèles avec des zones industrielles ou les bassins miniers, qui voient aussi fleurir des initiatives coopératives, mutualistes et associatives. Ce sont les activités pérennes qui sont ancrées sur les territoires et portées par les habitants qui sont les plus intéressantes et pertinentes.

“Chaque territoire porte une singularité, une manière de voir et d’être en lien”

ADA : Le retour dans les campagnes se traduit parfois par des conflits assez forts entre les nouveaux porteurs de projets et les habitants qui ont toujours été là. Comment travaillez-vous l’acceptabilité sociale des projets qui arrivent dans les territoires ?

R.B.K. C’est une question importante, en effet. Je pense que l’une des clés est d’intégrer les habitants aux processus décisionnels, et cela dès le départ. Quand un restaurant ou un hôtel est repris sous gouvernance coopérative, on se dit toujours  “qu’est-ce qui va faire que ce lieu sera approprié par les locaux?”. C’est fondamental. Cela passe aussi par des processus de lien. On s’assure par exemple que les porteurs de projets ont bien contacté la mairie, l’intercommunalité, les autres commerçants et le tissu associatif local. 

Une fois cette base relationnelle présente, il s’agit de penser la redistribution. C’est-à-dire essayer de voir comment le projet va impulser une dynamique positive pour les autres acteurs du territoires. Après c’est comme partout, quand on arrive sur un territoire il faut être modeste et poli. La relation met du temps, mais lorsqu’on travaille de manière honnête pour le territoire, cela finit toujours par fonctionner.  

La drôme, un paysage singulier avec lequel composer.

ADA : Tout le monde ne s’installe pas en campagne pour porter un projet. Le confinement, et plus généralement les métamorphoses des modes de vie, se traduisent par un accès à la propriété secondaire, pouvant participer à la gentrification du territoire et donc à l’exclusion des personnes les plus précaires. Comment faire pour que chaque quartier, chaque village, accueille une diversité de population ?

R.B.K. C’est une question complexe qui touche à la propriété et au foncier. Un livre m’a été particulièrement inspirant : Utopie foncière, d’Edgard Pisani. L’auteur explique comment les logiques capitalistes ne correspondent pas à l’intérêt général, en particulier en matière de propriété foncière. Cela s’observe aujourd’hui facilement au pays basque, en Bretagne ou en Corse où, en effet, l’exode urbain, la résidence secondaire et le tourisme ont tendance à accaparer le foncier, ce qui fait que les jeunes du coin tout comme les activités à l’année n’arrivent plus à rester sur le territoire. Ce constat a entraîné une dynamique forte chez Villages Vivants : nous avons choisi d’acheter du foncier pour nous assurer que ce dernier servira les activités locales et les acteurs locaux, ceux qui restent à l’année. 

Les collectivités ont également un rôle à jouer en la matière. Lorsqu’on maîtrise le foncier, on maîtrise ce qu’il y a dedans. Aujourd’hui il y a un grand programme national pour soutenir les foncières, il y a de plus en plus de collectivités qui créent leur foncière, il y a une grosse prise de conscience sur le sujet. Néanmoins, une fois les foncières créées, se pose la question de la pérennisation des activités sur place, et là les collectivités ont tendance à être en retard ou peu accompagnantes des projets locaux.

“A Villages Vivants, nous avons choisi d’acheter du foncier pour nous assurer que ce dernier servira les activités locales et les acteurs locaux, ceux qui restent à l’année.”

ADA : Villages vivants porte un modèle de gouvernance innovant qui prend la forme d’une coopérative foncière qui a connu un certain succès ces dernières années (Railcoop, Biocoop, Telecoop…). A la manière des “archipels”, vous pensez une gouvernance faite de liens, d’égalité et d’horizontalité. En quoi le modèle coopératif renouvelle-t-il l’entrepreneuriat dans les territoires ? 

R.B.K. Ce qui me plait dans le coopératif, c’est le partage de la richesse. Cette dernière est partagée entre les associés et réinvestie dans le local. Ensuite la richesse des sociétés coopératives, ce sont les questions territoriales ! En effet, c’est la seule forme juridique où peuvent se structurer ensemble des formes d’associations entre citoyen, collectivité, association, entreprise, fondation. Cette philosophie permet aussi de redistribuer la démocratie dans les territoires. Les collectivités n’ont pas le monopole de l’intérêt général pour faire du développement local. Par exemple, notre forme coopérative, les partenaires ESS, les bénéficiaires, font que nous avons des garanties, des équilibres et une nécessité d’intelligence collective et de consensus. Une démarche collective qui s’invente également par-delà le temps électoral. 

Parfois on nous dit “mon bien immobilier qui appartient à la commune, ça m’embête de vous le vendre parce que rien ne me dit ça va fonctionner, c’est un bien public”. Et moi, j’explique qu’il y a des exemples de collectivité qui ont vendu des bijoux de famille parce que la mairie a changé et que les biens sont repartis sur le marché privé. Le temps électoral a une logique qui ne garantit pas l’intérêt général sur du long terme. Dans ce même objectif, à Villages Vivants, nous essayons d’avoir le plus d’associés possible sur chaque projet, permettant cette recherche permanente de l’intérêt général. C’est là que réside la grande plus-value des sociétés coopératives : la multiplicité du sociétariat.

ADA : À l’archipel des alizées, on a une habitude : finir nos entretiens par une touche de poésie. Est-ce qu’il y un lieu que tu aimes et que tu aimerais partager avec nous ?

R.B.K. Je suis un grand fan de montagne. Quand je monte quelque part c’est une respiration pour moi, un renouvellement. Mais aujourd’hui je voudrais partager un lieu qui a un lien avec mon enfance, du côté de l’Atlantique, de Royan plus précisément. C’est un lieu que j’avais en quelque sorte oublié pendant une quinzaine d’années et quand j’y suis retourné, il y a eu en moi quelque chose de très fort, sur les odeurs en particulier. Je me suis dit que c’était un lieu magnifique et pour moi il y a une poésie qui ne s’explique pas. Rien que d’y penser me donne envie d’y retourner. Et ce qui est assez drôle, c’est que j’ai découvert la dernière fois l’arrière pays que je connaissais peu et, avec ce regard nouveau sur le développement rural du territoire, j’ai été assez fasciné par ces campagnes aux alentours. La Charente Maritime a de véritables qualités paysagères et patrimoniales.

 

Villages Vivants est actuellement en campagne de levée de fonds sur Lita. Si vous souhaitez donner du sens à votre épargne, n’hésitez pas à contribuer à leur aventure en soutenant leur campagne de levée de fonds. »
Lien -> https://fr.lita.co/fr/projects/788-villages-vivants

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