Timothée Turquin

“Les villes moyennes portent l'espoir des sociétés de demain”

Timothée Turquin fait partie de cette nouvelle génération d’urbanistes qui cherche à mettre son métier au cœur de la transition de nos sociétés. Convaincu des limites de la métropolisation et de ses formes d’accumulation, il croit en l’émergence d’un nouvel âge de l’aménagement des territoires, plus respectueux de leur diversité et de leurs équilibres internes (voir le texte co-écrit avec l’urbaniste Vivien Garié, son associé à l’agence Belvédère : Le grand bout de la lorgnette, crise écologique et aménagement des territoires). Et si l’espoir des sociétés de demain se situait en partie en dehors des grandes métropoles ? Un entretien réalisé par Damien Deville.

Archipel des alizées : La COVID a entraîné un départ des populations métropolitaines vers les villes petites et moyennes et les campagnes… Est-ce qu’on assiste à une revanche des campagnes ?

Timothée Turquin : Je crois qu’il faut en l’état actuel des choses relativiser ce mouvement spontané de retour à la terre. Il est dans les faits assez peu palpable aujourd’hui. Et si l’on regarde les dynamiques de ces dernières années, la croissance démographique s’est plutôt orientée vers les grandes aires urbaines et leurs périphéries. Néanmoins, la crise sanitaire a mis un coup de projecteur sur les fragilités écologiques des métropoles (la congestion bien sûr, mais aussi la dépendance alimentaire, la distanciation grandissante entre les lieux de travail et d’habitation…), et nous invite, comme préambule à une crise écologique et sociale plus profonde et plus globale, à repenser collectivement nos manières de vivre et d’habiter les territoires.

Il va s’agir maintenant d’accompagner ce mouvement de recomposition en cherchant à ne laisser aucun territoire ou aucune population sur le bas côté, car l’exode urbain actuel est pour l’instant très sélectif tant socialement que géographiquement. Il concerne uniquement des gens à forts capitaux qui atterrissent plutôt dans des territoires riants. Faire vivre la diversité des territoires ne doit pas devenir un nouvel élitisme.

Et puis, si je souscris en bonne partie au récit qui accompagne cette revanche des campagnes, je dois dire que je crois encore dans la ville et ses qualités : une certaine urbanité permettant à chacun de vivre sa singularité, d’avoir accès à une diversité d’activités économiques et sociales, de profiter de certains communs comme les transports collectifs… La question du seuil de l’urbain se pose, c’est sûr, mais il ne faut pas tomber dans le piège du rejet absolu de l’urbain. Dans ma formation d’urbaniste, à la fin des années 2000, le discours tournait essentiellement autour du concept – fourre-tout – de développement durable, avec la grande ville, dense, jugée a priori moins consommatrice d’espaces et d’hydrocarbures, comme seul horizon souhaitable. Aujourd’hui il faut fortement remettre en question ce schéma simpliste et simplificateur et s’ouvrir à d’autres manières d’habiter le monde.

ADA : Comment se caractériserait la ville idéale selon toi ?

T.T. Vaste question, qui nécessiterait de déconstruire la notion de ville, de parler d’économie au sens premier du terme, mais aussi des formes de distribution dans l’espace…  Dans Mesures et démesures des villes, l’urbaniste Thierry Paquot retraçait récemment l’histoire de la pensée sur les seuils de la ville, pour arriver entre autres à la conclusion qu’il n’y a pas de taille de ville idéale. Disons que, d’un certain point de vue, la ville idéale pourrait être celle en capacité d’établir les relations les plus fécondes et les plus durables avec son environnement direct, et réciproquement. Derrière cela, il y a l’idée que le développement est conditionné par l’accès à la ressource, ce qui suggère des seuils à ne pas dépasser, mais aussi une diversité des formes et des modèles d’aménagements en fonction de la singularité de chaque lieu : on voit alors que la montée en généralité est compliquée.

Mon imaginaire personnel m’invite néanmoins à considérer la ville moyenne comme une espèce d’intermédiaire idéal à même de répondre aux défis de nos sociétés. Amiens par exemple, où j’ai passé une partie de mes études avant de rejoindre Paris, est une ville vivante et bien « équipée », elle peut être traversée en vélo en à peine 15 minutes, la nature est toute proche, même en plein cœur de la ville. Après tout on parle tous d’un endroit, et la ville dans laquelle je suis né m’a forcément influencé. J’ai grandi à Laon, en Picardie, petite ville moyenne d’à peine 25 000 habitants (environ le double pour son « aire urbaine ») dont je garde de très bons souvenirs. Je n’ai jamais souffert d’un manque de service quelconque, sauf à ma majorité, où je l’ai quitté pour suivre mes études supérieures ailleurs. Cependant, je n’ai jamais pensé, jusqu’à maintenant, y retourner. Je suis très attaché à ma ville mais moins à son pays, comme peut l’être un breton ou un basque. Sans doute cette perception est elle aussi – en partie du moins – un construit anthropologique et politique.

Quoiqu’il arrive, les transformations dont on parle passeront nécessairement par un changement culturel profond : une reconsidération de la valeur des métiers, l’arrêt de la tertiarisation artificielle de nos économies et de la fascination pour la grande ville mondialisée et ce qu’elle véhicule. Nous avons besoin d’un ré-ancrage dans les territoires… Il y a un enjeu fort à porter un nouveau regard sur ces territoires, qui sont beaucoup plus riches que ce qu’on peut penser lorsqu’on évolue dans l’univers métropolitain.

“J’aime les villes avec du relief. De là-haut, on embrasse tout le territoire, on sait où l’on est”

ADA : Changer de regard sur les villes petites et moyennes invite également à redistribuer les opportunités entre métropoles et autres territoires. Comment l’aménagement du territoire peut-il être garant de l’équité des territoires ?

T.T. En schématisant à grands traits, on peut dire qu’à l’exode rural a succédé un mouvement de polarisation des emplois : ils se sont concentrés au cœur des grandes villes. Cette dynamique a eu un corollaire : établir une disjonction croissante entre les lieux d’habitation et les lieux de travail, entre lieux de production et les lieux de consommation. Ces phénomènes qui durent depuis plus d’un demi-siècle doivent être, si l’on considère l’écologie comme le nouveau référentiel, combattus ou à défaut fortement questionnés. Et cela demande nécessairement de changer de paradigme, car sans s’en rendre compte on peut dans nos discours, participer à  entretenir ce mouvement. Comme par exemple, en faisant la promotion des transports en communs sans en même temps promouvoir la démobilité. Il s’agit maintenant de complexifier le débat : favoriser le développement de l’emploi en grande couronne parisienne a de ce point de vue du sens, développer de nouveaux grands ensembles de bureaux à Paris, déjà sur-doté, n’en a pas.  

Inverser cette dynamique impliquerait de changer notre rapport au travail et à la consommation mais aussi concrètement de faire évoluer notablement nos économies et la distribution des activités sur le territoire. La question qu’il faut alors se poser c’est : quels outils concrets déployés pour permettre l’émergence de quelles formes d’activités économiques ? Pas de recette toute faite, mais la conviction de la nécessité de penser le développement de l’économie locale autrement. Classiquement, les pouvoirs publics portent une forme de développement exogène basé sur l’aménagement d’équipement permettant d’attirer, à renfort de communication et d’incitations fiscales, des grandes entreprises qui décideraient de s’implanter ici et pas ailleurs. Cette logique est fondamentalement concurrentielle, avec des territoires gagnants et des territoires perdants, et se révèle aussi parfois contre-productive, la relocalisation pouvant par exemple aller de pair avec le déménagement d’une partie au moins de la main d’œuvre. A cette logique doivent s’en substituer d’autres.

Dans cette perspective, la priorité est donnée à la valorisation des ressources naturelles et humaines propres aux territoires et à la recherche d’une meilleure adéquation entre emplois et actifs localisés. Cela est forcément plus complexe, nécessite l’implication d’un plus grand nombre d’acteurs, et réinterroge le positionnement et le rôle de la puissance publique dans la construction des chaînes de valeurs. Cela peut par exemple consister à accompagner le développement des petites entreprises locales ou la relocalisation des activités pour reconnecter lieux de travail et lieux d’habitation. Cela passe aussi par le développement de synergies entrepreneuriales. Autrement dit, je crois qu’il est préférable, à l’échelon local, de chercher à faire éclore et à accompagner le développement intelligent de l’écosystème, à localiser avant de chercher à relocaliser.

Je suis profondément territorialiste, mais je crois aussi en la nécessité de l’Etat ” 

ADA : Comment vois-tu le rôle de l’Etat pour accompagner le développement des territoires ?

T.T. Personnellement, je suis profondément territorialiste mais je crois aussi en la nécessité d’un Etat qui puisse planifier de manière cohérente le développement des territoires. Bien pensé, l’Etat peut être complémentaire à l’action locale évoquée juste avant. Par-delà les nouvelles formes d’organisation territoriales qui peuvent être promues à cette échelle, l’Etat doit par exemple accompagner la restructuration de l’économie… La pratique du vélo explose, mais les entreprises françaises sont des entreprises de niche et l’on en importe beaucoup. L’Etat doit pouvoir en faire un objectif et planifier, dans une certaine mesure, sa réalisation et in fine l’atterrissage de sa production dans des territoires français… Par exemple dans une région ayant subi une crise industrielle avec un chômage ouvrier élevé…  

Néanmoins, la planification peut se penser à d’autres échelles que celle de l’Etat. Les régions sont un échelon intéressant pour accompagner le développement des territoires. Si la vision d’ensemble est fondamentale pour favoriser les équilibres entre les territoires, se pose nécessairement la question de la réarticulation des compétences entre Etat et autres échelons administratifs pour porter avec justesse la transition sociale, économique et écologique de nos sociétés.

ADA : A l’Archipel des Alizées, on a une tradition, finir nos entretiens par une touche de poésie. Est-ce qu’il y a un lieu aimé que tu aimerais partager ?

T.T. Et bien allons à Laon, ville dans laquelle j’ai grandi et où habitent encore mes parents, mes grands-mères et mes amis. Personne ne la connaît, encore moins l’Aisne dont elle est la préfecture. Pourtant, celle qu’on appelle – entre autre – la « montagne couronnée » a plein de qualités que je n’ai pas le temps d’énumérer toutes ici ! C’est une très jolie ville, avec du relief. J’aime les villes avec du relief. De là-haut, on embrasse tout le territoire, on sait où l’on est.

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