Véronique Rochais :

“Les récits des territoires, c’est le sel du vivre ensemble !”

Les petits villages perdus entre les grandes villes sont aujourd’hui sujets à des enjeux importants : marginalisés par les centres villes urbains, ils sont également des lieux qui portent l’espoir d’une réelle transition sociale et écologique. Nous sommes partis au cœur du Poitou rencontrer Véronique Rochais, ancienne maire du Village de Rouillé. L’occasion pour elle d’insister sur le potentiel des espaces ruraux : en misant sur la singularité de chaque village, les espaces ruraux peuvent devenir des lieux de partage, de création et d’expérimentation politique. Un interview mené par Clotilde Géron, Mathilde François et Damien Deville.

Archipel des alizées : Notre première question est classique, mais il est important de savoir à partir de quel point un élu porte son engagement. Est-ce que vous pouvez présenter votre parcours en quelques mots ?

Véronique Rochais : J’ai commencé mon parcours par l’anthropologie à la Sorbonne. J’ai notamment étudié les rites funéraires en milieu rural. C’était une expérience passionnante permettant de comprendre les liens physiques ou imaginés entre la terre et le ciel, les humains et l’au-delà qui caractérisent alors nos manières d’aménager le territoire et de penser le lien à l’autre. Plus tard j’ai évolué dans le milieu de la formation et du travail social, à Poitiers. Mon engagement politique a commencé jeune. J’ai fait Mai 68, j’ai cru en la révolution puis ensuite je me suis engagé dans de nouvelles dynamiques territoriales pour Poitiers et son arrière-pays. Habitante depuis plusieurs décennies dans le petit village de Rouillé, je me suis engagée pour la commune avant de devenir Maire. Une maire sans étiquette mais ancrée à Gauche.

“Peu importe d’où l’on vient, on reste toujours le plouc de quelqu’un d’autre.”
ADA : Vous êtes une enfant du pays, la ville de Rouillé fait partie intégrante de votre parcours de vie, qu’est-ce qui vous a donné envie de passer de la citoyenneté à la fonction d’élu local ?

V.R. J’ai fait mes études à Poitiers puis à Paris. Ce passage du Poitou à la capitale m’a paru d’autant plus drôle que des gens de Poitiers nous regardaient, nous les gens de la campagne, comme des ploucs. Je me suis dit qu’au fond, peu importe d’où l’on vient, on reste toujours le plouc de quelqu’un d’autre. En cela, mon parcours d’anthropologue a été une ouverture d’esprit fantastique. On rencontre des gens qui paraissent semblables mais qui apportent des réponses vraiment différentes aux questions posés. A partir du moment où l’on considère vraiment les autres, on observe que la diversité est partout, à l’intérieur de chaque individu.

En parallèle de mon parcours en anthropologie, le municipalisme est une démarche qui m’a toujours intéressée. Enfant déjà, j’assistais aux dépouillements lors des élections et je suis toujours restée électrice dans ma commune. Quand on est revenu ici, j’ai commencé à me concentrer sur ma vie professionnelle. Je travaillais comme une dingue. Quand j’y repense, je n’ai pas été une très bonne citoyenne à cette époque. Arrivée à la cinquantaine, j’ai eu un accident. Je suis restée clouée au lit pendant quelques temps. Je me suis alors intéressée de nouveau au local. J’ai rejoint une association sur place et je me suis présentée une première fois en 2008. C’est vrai que quand on a un enracinement qui vient de l’enfance, on se rend compte que plein de choses sont possibles et on a envie d’y contribuer. Rouillé n’est pas un village très joli, il n’a pas de patrimoine remarquable mais nous avons une histoire. Le village a notamment été l’un des lieux d’internement sous le régime de Vichy. C’est une histoire qui n’a jamais été rejetée, jamais niée, car des associations ont fait le travail de mémoire. Cela m’a donné envie de développer de nouvelles choses autour de l’histoire de la commune. 

J’avais pour idée que la culture peut participer au développement local. Après tout, on ne change pas une anthropologue. On s’est alors dit que le lien avec l’histoire de la commune pouvait être un moteur de développement.  Quand je suis devenue Maire alors, on avait pour projet de faire un centre d’information sur l’internement de vichy, on souhaitait commémorer cette histoire tout en donnant au musée une autre ampleur notamment en abordant l’internement politique dans la vienne et au-delà. Le projet a été pris au sérieux par l’agglomération du Grand Poitiers. A noter qu’il n’est pas évident de brandir les drapeaux de la culture dans des zones rurales : dans l’imaginaire collectif, c’est parfois perçu comme une dynamique qui coûte cher et qui appartient seulement aux élites.  On a donc eu pour idée de rendre cette histoire vivante et contemporaine, appropriable par tous et toutes à travers des événements saisonniers. Tout en travaillant sur le projet du centre, on a créé un festival, accompagné des projets d’arts de rue, porté des événements festifs. Ce furent souvent des moments fédérateurs. Pour le centre, on devait acheter un terrain en Juin mais finalement je n’ai pas été réélu aux élections de 2020 et je pense que la nouvelle équipe municipale ne va pas continuer ce projet.

“Les limites de l’agglomération ne tiennent pas compte des spécificités culturelles, historiques ou encore paysagères du territoire”.
ADA : Être élue dans un petit village proche d’une grande agglomération pose des enjeux importants en France. Dans un contexte où les politiques françaises sont centrées sur le développement de l’urbain, Rouillé se trouve au cœur de trois villes qui semblent concentrer les opportunités sociales, économiques et culturelles : Poitiers, Limoges, La Rochelle. Comment faire valoir la singularité du village face aux géants d’à côté ?

V.R. Rouillé est une commune rurale mais située à égale distance de Poitiers et Niort, sur une ligne de chemin de fer. Ce fut un combat politique d’ailleurs d’avoir des arrêts réguliers à Rouillé. Aujourd’hui, on a 12 arrêts par jour, ça favorise la dynamique des mobilités douces tout en permettant à Rouillé de rester un village familial. Il y a des gens qui s’installent, qui construisent, qui achètent, attirés par les bassins d’emplois des villes de Poitiers et de Niort.

Récemment, 40 communes ont rejoint l’agglomération de Poitiers, et la ville essaye d’administrer l’agglomération par un storytelling particulier sur l’arrière-pays du Poitou : des villages de charme, des chemins de randonnée, des pistes cyclables, une biodiversité remarquable et des filières agricoles pertinentes. Néanmoins nous avons du mal à nous sentir appartenir à ce projet territorial car les limites de l’agglomération ne tiennent pas compte des spécificités culturelles, historiques ou encore paysagères du territoire. Sur cet aspect, je crois que l’anthropologie pourrait apporter énormément à la politique : on pourrait construire des projets territoriaux non pas sur des cartes pensées depuis Paris, mais sur des espaces réellement vécus par les gens. Rouillé a en effet une histoire particulière qui prend ses sources dans le protestantisme, tant et si bien que notre historique nous relie davantage au Sud des Deux Sèvres qu’aux communes qui font partie actuellement du Grand Poitiers. Dans le Sud Sèvre, ce sont des couches sédimentaires qui se sont entremêlées formant un paysage particulier, un micro-climat autant que des traditions religieuses et culturelles qui en ont émergé de cette même singularité paysagère. Rouillé appartient à ce paysage et c’est dommage que nos politiques soient déconnectées des communes qui partagent avec nous ce commun.  Paradoxalement, on ne subit pas tellement la pression urbaine de La Rochelle. C’est une ville très attractive certes, mais dont l’économie reste centrée sur des activités spécifiques, en l’occurrence le tourisme, les centres de recherches et quelques filières agricoles liées à la mer. C’est un lieu de villégiature pour les habitants de notre territoire. 

Ce serait donc intéressant pour redynamiser les villages que politiquement, on inverse la donne. Que l’on s’oriente vers les dimensions vécues des territoires en s’appuyant sur un ensemble de paramètres : le vivre ensemble, les espaces habités, les espaces de loisir et de travail, mais aussi les récits collectifs qui inondent chaque lieu. On ne valorise pas assez ces récits, pourtant c’est ce qui donne le sel au vivre ensemble dans les territoires.  En France, la façon de gouverner est bien trop centralisée. On le ressent également à l’échelle locale où, lors des assemblées de l’agglomération, l’ordre du jour autant que les décisions ont déjà été prises par la ville centre, en l’occurrence ici Poitiers. Et comme à l’agglomération siège majoritairement des élus de Poitiers ou de la première couronne de la commune, les villages de l’arrière-pays n’ont jamais voix au chapitre. Quels que soient les découpages territoriaux, il nous faut inventer de nouveaux fonctionnements démocratiques pour éviter le monopole des grandes villes. Je rêve d’un projet d’intercommunalité qui se construirait sur une réelle horizontalité entre ville et campagne. Car pour le moment, la dynamique est plutôt à la domination. 

“Je crois que l’anthropologie pourrait apporter énormément à la politique”.
ADA : Au-delà de la culture et de l’histoire, les villages à équidistance de plusieurs grandes villes sont souvent condamnés à rester des espaces dortoirs. Comment des territoires comme le vôtre peuvent faire pour réactiver un tissu économique et citoyen ?

V.R. On a la chance d’être un territoire assez éloigné des grandes villes pour développer une économique qui nous est propre. Nous essayons de résister à la dépendance de Poitiers et, pour cela, je crois que nous pouvons miser sur plusieurs singularités. Nous avons d’abord l’agriculture, bien qu’ici ça soit majoritairement des grandes surfaces, une dynamique peu écolo donc. Il y a un enjeu à opérer une transition agricole du territoire vers de plus petites fermes, diversifiées et enracinées dans des circuits courts.

Pendant la période du confinement, j’ai remarqué quelque chose : le village est un vivier de bénévole, pour toutes sortes de choses. Ce sont ces mêmes bénévoles qui ont répondu présents pour m’aider à distribuer les masques à nos concitoyens. Pendant notre festival culturel, 150 personnes se sont mobilisées pour aider.  Les gens aiment porter des activités pour le village, apporter de l’aide à son prochain et dynamiser le lieu. Miser sur cette citoyenneté pour porter des choses innovantes me semble être un beau processus à porter en tant qu’élue. Je pense à un festival, des nouveaux réseaux de consommation, des tiers lieux et des petits commerces qui peuvent être également des lieux de rencontre. C’est ça l’âme d’un village, et c’est ça que nous avons pourtant perdu en centralisant tout dans les grandes villes.

“En écologie, je crois qu’il n’y a pas de juste milieu, soit c’est de la dentelle, soit c’est la révolution”.
ADA : Les territoires ruraux sont également bercés par un imaginaire fort : ce sont des lieux propices à la transition écologique. Comment cette dernière peut être portée selon vous dans un village comme Rouillé ?

V.R. C’est une vraie question politique. Je crois qu’on n’a pas les moyens de porter les ambitions demandées en termes de transition écologique. Bien sûr, nous avons des outils pour jouer sur la consommation : changer l’éclairage public avec des ampoules davantage performantes, éteindre à partir d’une certaine heure la nuit pour diminuer la consommation publique, amener de la biodiversité dans le village par des aménagements fleuris, inciter à une rénovation énergétique des bâtiments publics comme privés.  Néanmoins, opérer une vraie transition demande d’être très vigilant sur les appels à projet. En effet, tous ces travaux sont souvent trop chers pour une commune comme la nôtre, or malheureusement nous manquons de moyens humains pour pouvoir avoir nos radars sur toutes les possibilités d’appel d’offre qui émergent. On se retrouve dans une dynamique où la transition écologique vient d’en haut et reste difficile à saisir pour les petits villages. Et l’un dans l’autre les mesures restent souvent insuffisantes. Il faudrait porter une réelle vision systémique du territoire pour effectuer une réelle transition, mais là, l’élu rural se confronte à deux incompréhensions : celle des administrés d’abord, pas toujours prêts à des ruptures importantes, et celle de l’agglomération qui est souvent régie prioritairement par des politiques de compétitivité.  Avoir une vraie volonté communale ne suffit malheureusement pas. En écologie, je crois qu’il n’y a pas de juste milieu, soit c’est de la dentelle, soit c’est la révolution.

ADA : Ici, on a une petite habitude : finir nos entretiens par une touche de poésie. Est-ce qu’il y un lieu apprécié que vous aimeriez partager ?

V.R. J’ai une manie : ne pas forcément partager les lieux que j’aime. Je crois qu’ils sont quelque part du ressort de l’intime et du jardin secret. Mais quitte à en partager un, je dirais que j’aime Venise en hiver : il n’y a personne, c’est silencieux, on entend les jeunes jouer, les vieux vénitiens échanger des ragots ponctués de belles toux. La ville est très poétique à la tombée du jour. Et puis un peu plus loin, il y a ces îles aux chats et aux verres soufflés. Venise reste un lieu magique bien que beaucoup trop galvaudé. Tiens j’aurais pu aussi parler de l’Islande. 

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