Vincent Laurent

“Quand on ose créer du lien, le champs des possibles s'élargit ”

Vincent Laurent est consultant en communication, engagé pour la ruralité positive. Militant associatif et écologiste, il s’est également engagé des années durant à Paris contre la précarisation de la jeunesse à travers le collectif “Génération Précaire”. Aujourd’hui il a quitté la capitale pour s’ancrer en Occitanie, entre villes et campagnes. Il revient dans cet interview pour l’Archipel des Alizées sur sa vision des territoires ruraux et invite à y cultiver un nouvel horizon : celui de construire dans nos quartiers et villages des lieux de mixité sociale et des coopératives de création économique. Un interview réalisé par Damien Deville pour l’archipel des alizées.

Archipel des alizées : tu as commencé à t’engager dans le collectif Génération précaire, une association qui dénonçait la précarisation du travail chez les jeunes. L’association a été créée en 2005, mais les problématiques liées au travail n’ont jamais été autant d’actualité ! Dans les grandes métropoles, les filières d’emplois sont devenues très compétitives et les jeunes ont souvent du mal à s’orienter vers un travail vraiment émancipateur. Qu’est-ce qui explique selon toi une telle mise en précarité du travail dans des grandes villes où paradoxalement les opportunités sont censées se concentrer ?

Vincent Laurent : Il existe plusieurs critères de précarité chez la jeunesse. Parmi elles, la difficulté à trouver un premier contrat de travail est l’une des plus importantes. Parfois, du volontariat en service civique est proposé. C’est très précaire. Et lorsque le premier contrat de travail est trouvé, il reste également extrêmement précaire empêchant les jeunes de se projeter réellement dans des possibilités d’avenir. En CDD, sous-payés, tâches ingrates, les jeunes sont soumis à différents freins qui empêchent la montée en compétences. Les négociations salariales arrivant rarement les premières années, c’est souvent un sacré parcours du combattant véhiculant de nombreuses injustices et discriminations par ailleurs. Pourtant c’est en étant stabilisé qu’un jeune peut apporter des choses à son territoire, cultiver de nouvelles manières de vivre ensemble. Lutter contre ces différentes formes de précarité, et par extension exprimer une autre manière de faire “vivre ensemble”, c’est un combat que le collectif Génération Précaire a porté dès 2005, et que j’ai rejoint en 2011.


Si nous avons eu quelques avancées sous le mandat Hollande, les récentes crises ont fortement impacté l’accès au travail de la jeunesse. On retrouve un travers : en période de crise, il y a une frilosité importante de la part des entreprises, associations et administrations pour embaucher sur des contrats stables. La crise sanitaire que l’on vit condamne tous les jeunes qui entrent, en 2020, sur le marché du travail. Paradoxalement, les solutions politiques vont également dans le même sens : au lieu de trouver des solutions à une entrée à l’emploi pérenne, les politiques publiques ont tendance à favoriser de manière massive les emplois et contrats précaires : l’auto-entreprenariat, les emplois liés à l’ubérisation de la société, le service civique. C’est de la débrouille, il y a presque aucun accompagnement entraînant l’incapacité des jeunes à sortir de la précarité. Il y a de vrais enjeux à porter aujourd’hui d’autres politiques dans l’accès au travail, qui leur donnent les clés réelles de réussir sans que cela conditionne dix ans de vie en précarité.

ADA : Et pourtant, les grandes villes semblent ne pas répondre totalement aux aspirations de nombre de personnes. La fuite des parisiens vers d’autres territoires pendant le confinement en a été l’une des illustrations. Quels sont les facteurs qui expliquent ce départ massif des citadins vers les campagnes ?

V.L. Je crois qu’il n’y a pas eu vraiment de départ massif. Les gens qui se sont confinés ailleurs qu’à Paris n’ont finalement pas encore transformé l’essai : trop peu se sont installés définitivement à la campagne. En tous cas pas encore, c’est peut être une tendance sur du moyen/long terme qui va s’inventer. Néanmoins, la période du confinement permet de questionner les intentions, miroir des enjeux sociétaux : qu’est-ce qui fait que des gens ont l’intention de quitter les grandes villes et par extension quels sont les verrous qui les empêchent réellement de partir ? 

Les métropoles restent stressantes, surtout pour les jeunes.  Dans les grandes villes, on peut avoir la sensation d’être en compétition avec tout le monde. Le lien entre le stress propre à la vie des grandes villes et la compétition qu’il y a entre des jeunes pour trouver de l’emploi est d’ailleurs réel, participant d’autant plus à une mise en précarité de la jeunesse : une précarité économique et une précarité psychologique. On sature aussi des transports, du bruit, des prix de la consommation, de l’éloignement avec la nature. Le silence est devenu monnaie précieuse, il est ressource. De manière générale, je crois qu’on assiste  à un tournant sociétal : alors que pendant des décennies, les imaginaires du progrès se situaient dans les grandes villes, aujourd’hui il y a une réelle volonté collective de “refaire liens” avec les autres et avec les territoires. Cela reste difficile dans les grandes villes. 

“Dans les imaginaires collectifs, on a tendance à marginaliser les petits cafés de village, je les vois de mon côté comme une forme de résistance intemporelle.”

ADA : Tu as toi-même fait le choix de quitter la capitale pour te rapprocher de la ruralité. Qu’est-ce qui t’as poussé à faire ce choix ?

 

V.L. Mon choix personnel de quitter Paris s’est articulé autour d’un indicateur : être à moins de 30 minutes de la campagne. Depuis que j’habite à Toulouse, je n’ai jamais passé autant de temps dans les vignobles, à traverser des cours d’eau, à parcourir la montagne, à découvrir villages et petites villes. Il y a une facilité à être en lien avec la diversité des territoires lorsqu’on vit en dehors de Paris. Et puis bien sûr, il y a un rythme de vie différent. Paris est une ville rapide : on peut tout avoir, tout le temps, tout de suite. Mais par extension on oublie de prendre soin, de porter attention lorsqu’il faut porter attention, de regarder l’autre quand il faut le regarder. Je me rappelle, à Paris, j’avais mille engagements, mais par extension j’avais du mal à apporter réellement des choses à une association. Les relations amicales ou sentimentales sont dispersées, fragmentées, érodées dans leurs qualités. En dehors de Paris, les rythmes sont plus lents, on s’adapte davantage à son territoire, à son corps, à l’autre tout simplement. Les gens sont plus accessibles également, on perd moins de temps à chercher à créer de la relation, elle vient parfois d’elle-même. 

L’accès au numérique est un véritable espoir pour les territoires ruraux. Ayant fait ma reconversion professionnelle il y a 5 ans, de salarié classique je suis devenu communicant indépendant en rejoignant une coopérative d’activités et d’emploi, j’ai eu de suite l’envie d’aller m’inspirer à la campagne. Mais pour cela le numérique reste indispensable. Contrairement aux clichés, il y a beaucoup d’espaces ruraux qui ont des accès de qualité à internet, rendant nombre de métiers, d’initiatives et d’activités possibles. Je dirais aussi que partir à la campagne demande de s’outiller : c’est une autre manière de vivre et comme toute reconversion, celle-ci se prépare. J’ambitionne pour ma part d’habiter à terme dans un village, mais j’attends d’y aller accompagné, en couple. Car, il est vrai qu’une campagne éloignée peut conduire à des formes de solitude. Or, je suis quelqu’un de très collectif, et je crois que de manière générale, il est plus simple de s’intégrer quand on porte la ruralité dans des cadres collectifs, à commencer par un projet à deux voire un projet familial.

“Pour développer des éco-lieux, il n’y a pas de recette toute faite, ils doivent s’ancrer dans la singularité d’un territoire, s’ancrer dans les rêves et envies des personnes qui vont s’y installer définitivement.”

ADA : Les territoires ruraux ont néanmoins tendance à être idéalisés par les urbains. Les relations avec la nature ne sont pas toujours harmonieuses, il existe parfois des conflits persistants entre les habitants, la rencontre entre néo-ruraux et archéo-ruraux posent également parfois des problèmes. Comment peut-on faire en sorte que la rencontre se passe pour le mieux dans les territoires ruraux ?  

V.L. Certains territoires ont des lieux pour se rencontrer, d’autres n’en ont plus. Rien que cela, ça change tout. Le café du coin est par exemple un lieu où se rencontrent différentes catégories sociales. Dans les imaginaires collectifs, on a tendance à marginaliser les petits cafés de village, je les vois de mon côté comme une forme de résistance intemporelle : toutes les relations villageoises qui se structurent à partir des cafés de village sont au cœur du vivre ensemble. Par extension les villages qui ont perdu l’intégralité de leurs commerces et de leurs cafés perdent cette capacité de rencontre. Il faut des lieux de sociabilité, porter la rencontre ça veut dire refaire battre le cœur des villages. 

Les lieux associatifs sont aussi des lieux incroyables pour ça. Avant de m’installer en Occitanie, en 2017, j’ai passé 3 semaines à parcourir la région et je me suis arrêté quelques jours à Cahors. Je n’y connaissais personne. Je me suis rendu à un café associatif, appelé “la Poule aux potes” qui est à deux pas des bords du Lot. Les gens qui fréquentaient ce café étaient plutôt jeunes. Le serveur m’a dit “si tu veux t’intéresser au territoire, pose-toi en terrasse et parles avec les gens”. Ça m’a surpris, d’autant plus que je ne suis pas de nature extravertie. Mais j’ai joué le jeu, et j’ai discuté avec des gens qui étaient assis à une table. Je les ai approché en leur disant que je cherchais à m’installer dans la région mais que je ne connaissais personne et que j’aurais aimé avoir des conseils, des idées, des connaissances sur le territoire. Ils m’ont de suite convié à leur table, on a rapidement sympathisé, on s’est trouvé des passions communes. Le contact s’est fait très naturellement et on a fini par passer la soirée ensemble, ce qui m’a permis de rencontrer encore d’autres personnes. Je partais de zéro, je me suis posé à ce café associatif, et dès le lendemain j’avais déjà un petit cercle de connaissances. Comme quoi quand on ose créer du lien, le champ des possibles s’agrandit.

Participer à des réseaux d’engagement permet également de créer du lien. Dans tous les territoires, il y a des associations culturelles, des radios locales, des AMAP, des associations sportives, des fêtes de villages… Ce sont des lieux de mixité, où du moins des lieux qui ont le potentiel de devenir mixité sociale. Je pense qu’il ne faut pas avoir peur de pousser la porte de ces endroits. Rares sont les fois où l’on est mal accueilli. 

ADA : Un retour massif des citadins vers les campagnes pose nécessairement la question de l’aménagement de l’espace. Pendant longtemps, le départ des villes rimait également avec une maison individuelle et un grand jardin. Or, ce schéma est incompatible avec la préservation de l’environnement et la vie collective. Comment pourrait-on déployer autrement le logement dans les territoires ruraux ?

V.L. Il y a actuellement un vrai développement des éco-hameaux, des lieux collectifs, et des éco-villages. Je pense que ce sont les lieux qui montrent la voie d’autres manières de faire aménagement en ruralité. On a eu tendance à attaquer ces espaces en disant qu’ils étaient refermés sur eux-mêmes. Sur le terrain, on se rend compte à quel point c’est un préjugé. Ce sont des lieux ouverts qui participent grandement à la vie collective des communes. La problématique est que vivre dans ces lieux demande d’être outillé : il faut se former, cultiver des espaces communs de gouvernance, trouver un consensus entre ce qui est de l’ordre de l’espace personnel et des espaces communs. Et pour développer ces éco-lieux, il n’y a pas de recette toute faite, ils doivent s’ancrer dans la singularité d’un territoire, s’ancrer dans les rêves et envies des personnes qui vont s’y installer définitivement. Les politiques ont parfois du mal à œuvrer autour de la singularité d’un territoire. Penser l’habitat collectif demande aussi de travailler les liens qui peuvent être créés entre les bâtiments déjà présents : en faisant vivre davantage la rue, en portant des projets pour la commune, en ouvrant ses portes, bref en refaisant du commun partout où on peut le faire.

ADA : Certains territoires ruraux restent également pauvres avec relativement peu d’opportunités sociales et économiques. Quels types d’activités pourraient de nouveau être déployés pour refaire battre l’âme des villages ?

V.L. En plus des tiers-lieux et de toutes les démarches collectives déjà citées, un outil que je trouve très intéressant pour dynamiser un territoire, c’est la coopérative d’activité et d’emploi, les CAE. J’ai pu en découvrir en Occitanie comme par exemple dans l’Aude ou en Tarn-et-Garonne. Ce sont souvent des espaces à l’intérieur desquels des freelances, des entrepreneurs, des artistes, se mettent ensemble pour porter leurs activités. La mise en collectif permet de mutualiser certaines dépenses, de favoriser une communication commune, d’aller plus loin ensemble. A l’échelle des territoires, les CAE sont des espaces de lien social mais aussi d’innovation et de fertilisation des différents projets. Dans ce cadre, la proximité permet de créer un lien de confiance, entre les différents membres de la coopérative d’abord, mais aussi entre les membres de la coopérative et les collectivités territoriales. Ces dernières sont souvent en demande de compétences et ne savent pas forcément que les compétences recherchées sont pourtant présentes sur le territoire. La coopérative permet de mettre en valeur ces compétences. Il y a une forme de rapprochement entre l’offre et la demande, grâce aux coopératives. C’est un cercle vertueux pour les territoires. 

ADA : À l’archipel des alizées, on a une habitude : finir nos entretiens par une touche de poésie. Est-ce qu’il y un lieu apprécié que tu aimerais partager ? 

V.L. J’aime beaucoup de lieux, surtout en Occitanie. Un me revient néanmoins. Je l’ai découvert en reportage, c’est Saint-Antonin Noble-Val. C’est un village dans le Tarn-et-Garonne, dans les gorges de l’Aveyron. Le village est magique : il était connecté au train jusque dans les années 80, mais maintenant y accéder se mérite surtout si on n’a pas de voiture, comme moi. Deux lieux m’ont beaucoup intéressés dans la ville : la librairie “Les Tracteurs Savants”, la créatrice est membre d’une CAE qui s’appelle “Ozon”. Ils ont d’ailleurs une très belle programmation en termes de rencontre avec les auteur.rice.s. Un autre lieu vaut le détour : le BaZart. C’est un lieu d’exposition d’art contemporain, avec des créations exposées en extérieur. C’est aussi un lieu de création artistique, une friperie et enfin un café associatif dans lequel des événements sont organisés.  Dans ce village reculé, il y a un incroyable accès à la culture, et beaucoup de liens entre les habitants. J’aime ces lieux qui offrent des perspectives inattendues lorsque le regard se pose sur eux. L’imprévisible est source de bonheur.

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